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lundi 31 octobre 2016

PLUTÔT SE TAPER LA CLOCHE ! / Fleury d'Aude en Languedoc


En 1895, les paroles de Jean Prax (1), curé depuis 1890, traduisent bien la joie générale, et tant pis pour la "mandarelle" (2) qui aurait été fondue ou déménagée pour Notre-Dame-de-Liesse... Finalement, toute la population communie dans un même mysticisme, qu’il émane de l’esprit ou de l’âme. 

Personnellement, de savoir que mon arrière-grand-mère Joséphine vécut ces moments heureux et que nos cloches ont précédé de peu la naissance d’Ernestine et de Jean, mes grands-parents, de l’oncle Noé, de tante Céline, ne saurait me laisser insensible. Raison de plus pour que ma joie demeure !

Néanmoins, au temps de l’égoïsme exacerbé, quand certains voisins (et pas seulement les nouveaux arrivants) font taire le coq du matin et ne veulent plus entendre le message des cloches, oublieux qu’ils sont que leur baptême, avec parrain et marraine, dépasse le fait religieux et transcende sans conteste leur statut d’objet pour les intégrer à l’intimité villageoise, je regrette de faire entendre un autre son de campane, et si je ne veux pas de l’orage, de la foudre, de la grêle, juste pour être rassuré quand le clocher les éloigne, laissez-moi cependant regretter le 14 janvier 2003, jour fatidique de la descente des cloches, laissez-moi dire à ceux qui sont tout feu tout flamme pour le changement, que la discrétion apeurée des tintinnabulements trop timides du carillon me chagrine, que ces abat-sons qui renvoient seulement des tintements enfermés me déçoivent. Et si j’admets en partie l’argument de la vue retrouvée du clocher d’avant 1895, je ne vois plus, depuis la garrigue, même si mes yeux sont en cause, la petite aiguille, à une heure près, maintenant que le cadran de l’horloge est doublement rabaissé, sous les abat-sons et tourné seulement vers la place aux poires... Permettez aussi que je reste réservé sur les comptines jouées pour les enfants à la sortie de l’école ou ces chants patriotiques entonnés depuis ce lieu alors que le tocsin, dans le malheur, ou la libération du pays, pour un bonheur salué à toute volée, ne marquaient que des évènement heureusement exceptionnels. 
Le clocher en 2016
 En conclusion, sans polémiquer sur la manière peu démocratique, un peu à la cloche de bois inversée, d’induire un changement globalement dérangeant, acceptez la position que l’âge m’impose. Un âge qui, entre nous, m’autorise à penser que nos cloches ont aidé à ma mise au monde, la tradition l’admet... Bref, souffrez que les mots, admirables, de Montaigne sur l’amitié me fassent dire « parce que c’étaient elles, parce que c’était moi... » 

Et si, concomitamment, je n’y suis pour rien si ces pages à Fleury comptent autant dans ma ligne de vie, je souhaite, pour rester positif, que la nouvelle configuration du clocher marque, pour longtemps, la sensibilité de quelques uns, dans leur esprit ou leur âme, afin qu’au-delà des bisbilles, une certaine harmonie collective fasse perdurer la mémoire du village.
Alors, si je me fais sonner les cloches, croyez bien qu’au comble du ravissement, je ne saurais que bredouiller "Merci"...

(1) voir aussi l'article précédent DING, DENG, DONG.
Dans la liste des curés et vicaires (De Pérignan à Fleury / page 62) il semble que le vicaire J.L Astruc (XXème) parti ensuite à Termes et auteur du livre Termes en Terménès, manque à l’appel.
(2) De "mandar", presque comme en français alors que l’occitan admer le mandarèl, la mandarèla en tant que "convoqueur", "convoqueuse". 

photo 1 François Dedieu / tirée d'une diapo (1979) avec pour légende "Quand on regardait l'heure au clocher"... (à méditer).

samedi 29 octobre 2016

DING, DENG, DONG... / Fleury en Languedoc


Essayez-donc d’imiter nos campanes d’alors et reprenez en chœur « Mi, sol #, si... »
Grâce à l’ouvrage collectif « De Pérignan à Fleury » (1) nous en savons davantage. Remercions d‘abord les chroniqueurs pérignanais d’avoir partagé avec tous le résultat de leurs recherches (beau livre à prix modique... merci aussi la municipalité).

Page.55, un « HISTORIQUE DES CLOCHES » ne compte pas moins de trois pages grand format agrémentées de photos.
Jusqu’en 1673, l’église Saint-Martin de Pérignan (2) ne dispose que d’un clocher-tour (campanile ?).
En 1782 (le village s’appelle Fleury depuis 1736), les sept cloches abritées à l’intérieur ont été refondues et bénites... Cela voudrait dire que, plus anciennes, elles ont été réparées (3), peut-être faute d’entretien...
En 1837, Nicolas Martin, fondeur, refond une grosse cloche fêlée. Celle-ci ne pèse plus que 8 quintaux mais les 70 kilos qui restent permettent de livrer aussi une "mandarelle" au prix de 40 francs
En 1895, après les guerres révolutionnaires puis impériales, cinq cloches ont certainement fait les frais de réquisitions pour être transformées en canons et seule reste la "mandarelle" puisque les deux autres sont fêlées. Disposant de 1000 francs, le conseil de fabrique de la paroisse de Fleury (4) décide de refondre les deux cloches hors d’usage et d’en acheter une troisième.
– Philomène-Camille (mi) accuse ses 1020 kilos.
– Théodore-Brigitte (sol dièse, celle de l’horloge) n’en fait même pas la moitié (420 kilos).
– Joseph-Noélie (si) la plus aigüe ne pèse que 265 kilos.

« Que la voix de ces cloches fasse monter vers le ciel l’accent de nos prières et descendre sur nous les bénédictions du Seigneur ! »
Jean Prax, curé à Fleury depuis 1890.



(1) 2009 / ISBN non renseigné.
(2) Du XIIème voire du XIème dans sa forme romane vu que le décor extérieur de billettes en damier est daté approximativement des XI et XIIème siècles (Pierre Moulier / Eglises romanes de Haute Auvergne / Editions CREER 2000).
(3) Pour des causes diverses : vieillissement, oxydation de l’airain, fêlures dues aux battants ou au grand froid (c’est à cause du froid que la Maria Regina de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg, considérée come la plus grosse cloche de France [plus de 20 tonnes], fut fêlée avant de disparaître en 1521, deux ans à peine après son installation).
(4) Changements du nom du village : Pérignan (? 1736) Fleury (1736 – 1790) Pérignan (1790 – 1814) Fleury (1814 -1815) Pérignan (mars 1815 – nov 1815) Fleury depuis cette date... mais on parle toujours de Pérignanais.
Photo François Dedieu / diapo du village vu depuis le moulin.

jeudi 27 octobre 2016

RAISIN & VENDANGES / Le Goût de mon Pays... / Fleury d'Aude en Languedoc

C’est loin et pas si loin que ça, finalement, pour ceux qui voyagent dans leur tête, pour ceux qui croient aux signes, pour ceux dont le cœur bat plus vite, qui restent convaincus que chaque vie, loin d’aller son cours de fleuve tranquille, reste une aventure, une succession de surprises, pour le moins, mi-figue mi-raisin (1). Le raisin justement, ce fruit mythique qui attirait sur nous les faveurs de Dyonisos et Bacchus, divinités que nous célébrions, sans le savoir presque, chaque année, pour des vendanges exclusives qui emplissaient tout notre univers villageois. Pour le célébrer, permettez que nous passions par l'Alsace qu'un natif du vignoble, quelle que soit sa latitude, ne peut qu'aimer, charmé à jamais par le vert magique des vignes qui... voyagent.

L’Alsace, justement, une terre attachante, particulière mais si semblable : toujours la diversité dans un destin partagé, comme pour n’importe quelle autre région française, comme les pays dans le concert mondial. Pour un enfant du Sud, voilà un demi-siècle, cette plaine entre Vosges et Forêt-Noire, un enchantement ; ces vaches, ces champs de maïs, ces cigognes sur les maisons à colombages, quel ravissement ! La senteur des bouses après celle du crottin ! Et le vignoble sur les coteaux pour ne rien gâcher, ce vert unique des pampres donnant aussitôt son éclat au paysage ! L’Alsace, c’est aussi notre cousin Jojo, plus que jamais dans nos cœurs, lors de son service militaire à Bühl, juste sur l’autre rive du Rhin, si impressionné, en chasseur passionné qu'il était, par les escadrilles de faisans et les lièvres en campagne ! Un rêve pour nos nemrods inquiets d’un gibier toujours moins présent sur nos terres moins grasses... 

    Alsace Cleebourg et son vignoble en automne auteur Lamoi

Enfin, si l’Alsace s'impose à mon esprit, c'est qu'elle a su me transporter un jour vers les vignes de Fleury comme dans une machine à remonter le temps. Si, si, même que la tête m’en a tourné avec l’estomac tout retourné, comme mon pauvre cousin Jacky, quand les avions, pour la fête du village, le 11 novembre, tournaient au Ramonétage, sur l’aire de la Batteuse (2) ! 
L'Alsace me rattrapa alors que j’étais à la Réunion, un comble pour un Languedocien ! J'étais donc au milieu des cannes à sucre, en train de boire un jus de raisin. Un jus ? puis-je en parler aussi banalement quand sur mes lèvres, passa la quintessence de mon pays perdu ! Un jus peut-être, une potion, un élixir sûrement, tel le  long baiser des contes qui libère des maléfices de la sorcière...
Des babines au palais me revenait le goût de la grappe à peine pressée dans la comporte, au moment de charger le chariot, quand un trop-plein de moût, vineux, tiède, mousseux, menace de verser, et ce bonheur grandissant m’emballait malgré moi. Au-delà, mais sans vouloir attenter à la magie de cette jouissance béate, les yeux clos comme pour garder malgré tout la sublimation dyonisiaque sur les papilles, je me suis vite persuadé que ce bouquet portait la signature unique d'un cépage reconnu entre tous, le Carignan. Troublé par ce signe du destin et sans trop savoir si une bise (3) n’était pas en train de me griffer l’âme, voici ce que je notai le 10 mars 2002, presque mot pour mot :
« … Il y avait aussi du raisin à 23 F /kg mais comme il ne restait que des fonds de cagettes, je me suis consolé avec un jus de raisin “Vergers d’Alsace” à base de pur concentré de fruit. A ma grande surprise, la première gorgée me plongea loin dans des émotions enfouies. Je reconnus le Carignan avant de vérifier l’étiquette qui mentionnait aussi l’Aramon, autant de raisins du Sud qui ne doivent pas grand-chose à l’Alsace et qui ont dû voyager. Je me suis mis à en boire un demi-litre à la fois, en fermant les yeux, tant je restais persuadé que le goût des vendanges et des moûts de mon enfance m’était rendu. » 

grappe de carignan

Grappe d'aramon


La potion, serait-ce une illusion, n'a rien perdu de sa force. 
A-t-elle bien fermenté pour devenir adulte ? 
A-t-elle bien vieilli ? 
Ma fausse modestie vous laisse le soin de la réponse. Toujours sectaire et intolérant quand il faut défendre mon vin de toujours, je déchire les affiches de ces imbéciles prétendûment contre l'alcoolisme, illustrant leur croisade avec un ballon de rouge et non ces alcools forts, dorés ou verts, titrant trois fois plus, avec ou sans glaçons ! Contre les extrémistes, soyons extrêmes ! 
Même le chef des douanes de Mayotte s'est laissé convaincre lorsque, me demandant des comptes sur ma réserve de 300 bouteilles (1994), il s'est entendu dire de manière complètement improvisée "C'est le sang de mon pays !". Après coup, si je me suis fait l'effet d'un comédien baratineur, avec le recul, j'assume, je revendique. Pour tout dire, je me vante presque de cette victoire or le gabelou chef s'appelait Cabrol... un patronyme certainement en accord avec nos valeurs sudistes !     


(1) encore un qui parle ponchut pour imposer une telle ânerie ! La figue, le raisin poussent dans le Sud et sont à ma connaissance deux très bons fruits déclinés dans de nombreuses variétés. A la place, je dirai « mi-endive mi-betterave » pour un sentiment entre plaisir et contrariété, même si les chicons d’aujourd’hui ont beaucoup perdu de leur amertume. 
(2) pour la fête du village, quand il a dit qu'il était malade, je n'ai pas arrêté de le secouer en montées et descentes brusques au point de le faire vomir sur les badauds en bas !
(3) Un sarment.

grappillons de mi-octobre

Photos autorisées : 
1.  Carignan auteur(s) Viala_et_Vermorel
2. vigne aramon, principal cépage du département de l'Hérault auteur Fondo Antiguo de la Biblioteca de la Universitad de Sevilla

mardi 25 octobre 2016

LES CORBIÈRES XV / VERDOUBLE / Padern, des moutons, des vignes, des mines...


 Est-ce la présence, comme chez les voisins cucugnanais, de toutes ces sources et fontaines, qui expliquerait les nombreuses bergeries dispersées sur le territoire dont celles du Bourdicou, du Mouillet, du Renard, de Grazels, du Crès, de Témézou, de la Lauze, du Parazol, des gorges du Grau. On peut penser que la plupart des ruines en nombre, mentionnées sur la carte IGN (géoportail), étaient aussi des bergeries. Pour celles de la Parade, au pied du Pech de Frayssé, sommet altier du Mont Tauch, il faut lire le joli article de la Gazette « De Torgan en Verdouble » (1) qui fait revivre Pierre Soucaille, le berger, né en 1866, qui montait pieds nus vers ses moutons pour économiser les souliers. Dans les gorges du Grau, au pied des falaises, ce sont des bergeries troglodytes... ne manquent plus qu’Ulysse et le cyclope Polyphème ! 



Quant aux vignes, « elles courent dans la forêt, le vin ne sera plus tiré... ».  Je me répète, radotant, telle une rengaine, la chanson de Ferrat, en pensant à un autre, l'auteur, justement, de la rengaine mais pour un autre air en valant la peine... gardons le pour la fin... Une grande partie des vignes s’efface avec le dépeuplement des campagnes et l’arrachage systématique trop bien promu par Bruxelles ! Une analyse et un réquisitoire n’ayant pas leur place ici, disons seulement « Merci l’UE » ! Ce que l’on voit, ce sont ces paysages chamboulés. La garrigue plus ouverte, aménagée par des siècles de pastoralisme, n’en finit pas de disparaître et les friches issues des vignes arrachées se couvrent de genêts pionniers avant  un couvert forestier à venir qui ne sera pas plus limité par le pâturage que par les coupes, le chauffage au bois étant délaissé.
Je crois avoir lu, sur la Gazette, il y a des chances, que la mairie aurait signé un accord pour recevoir des moutons... certainement pas trois mille comme jadis mais ce devrait être très positif pour prévenir les incendies... le dernier, de début septembre a été terrible !
Et comme les histoires d’eau, de moutons, de vignes s’imbriquent, le feu dévoile nombre de murets en pierre sèche retenant des terrasses cultivées...

«... Avec leurs mains dessus leurs têtes
Ils avaient monté des murettes
Jusqu'au sommet de la colline... » 
Jean Ferrat "La Montagne" 1964. 

... Et pas d’hier puisque les pentes du Tauch ont accueilli des populations dès le néolithique ! Une volonté tenace de plusieurs millénaires, souvent pour les plus humbles, libres de mettre en valeur les pentes rocailleuses quand la plaine est confisquée par la loi des plus forts. 
... Et celles de l’Âge du fer ont dû aussi avoir de l’ouvrage et si les Corbières me font l’effet d’un joyau, elles recèlent, accessoirement, bien des inclusions qui, contrairement à celles du diamant, ont, de toujours, servi les hommes.
L’agate, le quartz, la vipérine, la barytine cachent leurs éclats colorés dans nos montagnes. On trouve aussi du marbre, des schistes et nombre de minerais, de soufre, de cuivre censé éloigner les rhumatismes, l’antimoine (métalloïde), le manganèse, l’argent, l’or bien sûr... Les histoires multiples de fées ou mitounes, de trésors, d’Arche d’Alliance, de faux-monnayeurs sont loin d’être infondées pour le quadrilatère des Corbières !
A Padern, après le cuivre et le plomb, c’est le minerai de fer de Cascastel ou d’Albas qui était notamment travaillé dans les forges catalanes des gorges du Grau où l’eau, force motrice, actionnait les martinets. L’usine a ensuite servi à nouveau pour le cuivre puis pour distiller le thym, la lavande, le romarin avant, finalement, de sombrer dans le passé.
Tout comme le moulin à blé non loin, l’installation est aujourd’hui en ruines mais l'usine hydroélectrique fonctionne toujours (2)... une micro-centrale, certes mais qui ne peut qu’étonner avec ce que nous savons des débits du Verdouble serait-il bien aidé par le Torgan...
De l’eau, des moutons, des vignes, des mines et des hommes surtout.
La bibliographie, les sites consultés, dont la Gazette, laissent, plus que pour les communes, en amont, trop dépendantes du tourisme, une grande impression d’humanité. La Cabède, une des signatures sinon la plume de la Gazette, assortit parfois ses sujets de chansons de circonstance.
Pour un village qui va son chemin dans le bon et le mauvais de la modernité, sans effacer le passé, en essayant de rassembler ceux qui gardent leurs racines ou qui veulent venir les fixer, Serge Lama aurait pu chanter

«... Là-bas, Marie-Louise et le vieux cheval
Là-bas, lisent mon nom dans le journal,
Là-bas, je vis loin d'eux mais je suis près quand même..."
« Souvenir, attention, danger » (1980). (3)
 
(1) http://padern.free.fr/gazette/hiver2016/hiver2016.html 
(2) https://cascastelvillage.sharepoint.com/Documents/La-Forge-de-Padern.pdf
(3) https://www.youtube.com/watch?v=QC2utkZIMps

NB : pour les moutons, c’est bien la Gazette du printemps 2016 qui titre « Bêêê » mais qui signale aussi la présence de patous... mefi quand même ! 

photos autorisées : 
1. Depuis le Château de Padern commons wikimedia Author Vinckie 
2 & 3. Les bergeries troglodytes auteur La Cabède (Gazette de Padern).

lundi 24 octobre 2016

LA CIGALO NARBOUNESO / VENDANGES / Fleury d'Aude en Languedoc.


Il faut lire :
Pour vos Vendanges
Un produit vendu à coup de réclame intensive et coûteuse (toujours payée par la clientèle) ne prouve pas qu’il soit meilleur qu’un autre. Ce fait prouve simplement qu’il faut qu’il soit vendu plus cher.
 
Tel n’est pas le cas du - PHOS-SULFITE-
des Etablissements P. Grapin & Cie
72, Avenue Gambetta, 72 - BEZIERS

Il ne fait pas de bruit, mais par sa composition et ses résultats il égale ceux considérés les meilleurs, et... il coûte moins cher.
J. SOUCAILLE. Agent à Ouveillan 

Certes, elle ne date pas d’hier cette pub d’août-septembre 1927 des numéros jumelés 114 & 115 de La Cigalo Narbouneso mais son fond reste d’une grande actualité.

 

Toujours sur le thème des vendanges, le périodique publie aussi un poème de Jean Camp (1891 - 1968), l’auteur sallois connu pour ses pièces de théâtre, ses romans « Jep le Catalan », « Vin Nouveau », ses recueils de poèmes avec « Les voici revenues, Coursan, tes grandes heures...» ainsi que « Le doublidaïre » pour ceux qui comme lui et sa famille, sont "montés à Paris"(1). 

La Moussenho.

Per tant vièlho que siogue, es lou cap de jouvent
De la colho e partits l travalh la prumièiro,
Lou pèd laugè, toujours davant, meno la tièiro
E lou darriè ferrat l’a pas visto souvent.

Ajudo as maïnajous e buto las mametos.
Sous ciseùs valentiùs coupoun aissi, ala.
Jamai boun limouniè refuso lou coula ;
Jamai bouno moussenho a roubilhat serpetos.

Fa doublida l’soulel, lous mouissals, lou banhat
Quand de sus pots risents fusoun las coutaralhos.
D’un mot viù a fissat la jouve que varalho
E sap respoundre as capounados d’un goujat.

Quand veï parpalheja proche elo las galinos
Coumo un gaujous eissam d’alos de passerats,
Se leva, se coulca as dessus das ferrats,
Uno simplo fiertat i couflo la poutrino

E quand, al vèspre, a fait soun counte de semals,
Lous rens cansats, lou cor countent, dintro al vilage,
Dejoust soun cos de sac gardo prou de courage
Per entouna ‘n couplet das darriès Carnavals.
Jan Camp. 


Traduction proposée :


La moussègne (a).
Pour vieille qu’elle soit, elle mène l’ardeur
De la colle et part au travail la première.
Le pied léger, toujours devant, elle mène sa rangée
Et le seau de derrière ne l’a pas souvent vue.

Elle aide les jeunes enfants et presse les grands-mères
Ses vaillants ciseaux coupent ici et là.
Jamais bon limonier ne refuse le collier.
Jamais bonne moussègne ne "laisse en repos" (b) ses serpettes.

Elle fait oublier le soleil, les moustiques, le mouillé
Quand de ses lèvres rieuses "elle ne veut en démordre" (c)
Elle a cinglé d’un mot vif la jeune qui papillonne
Et sait "répondre aux caponages" (d) d’un gars.

Quand elle voit, proches d’elle, voleter les galines
Comme un joyeux essaim d’ailes de passereaux
Elle se lève "comme si elle couvait" (e) les seaux
Une satisfaction lui gonflant la poitrine.

E quand le soir elle a son compte de comportes (f),
Les reins las, le cœur content, elle entre au village,
"Sous ses hardes de sac" (g), elle garde assez de courage
Pour entonner un couplet des derniers carnavals.  

(a) la meneuse, la chef des vendangeurs, celle qui donne le rythme et que personne n’a le droit de dépasser.
De mossenh n. m. (s.   XII.) monsieur (onorific) (cf. sénher)
mossénher n. m.(s.   XII.) 1.   monseigneur 2. chef de groupe de travailleurs agricoles (cf.monsenhor)
http://www.academiaoccitana.eu/diccionari/DGLO.pdf
(b) de roupilhar : roupiller ?
(c) coutaire, acoutaire : celui qui aime soutenir le contraire (Mistral).
(d) de capounot -oto, friponneau, libertin / le caponage consiste à barbouiller par surprise les jeunes gens (plutôt les filles) qui auraient oublié un grappillon de plus de sept grains... La moussègne que l’âge et le respect dus à son rang protègent peut, à la rigueur, contrôler ces débordements à partir du moment où ils compromettraient le rendement de l’équipe.  
(e) se colcar = se coucher... Problème, le poète nous dit qu'elle se lève, se relève de sa souche... Quitte à faire un contre-sens, je propose « couver », En occitan « clocar », qui irait avec l’image des gélines ou poules. Comment un simple «l» avant ou après le «o» peut tout changer !
(f) Dans ce cas ce serait en fonction d’un rendement à tenir suivant la grosseur des grappes et ce que donnent les ceps. Quoi qu’il en soit, en fin de journée, tout le monde a son content de comportes !
(g) D’une âme charitable j’attends la proposition...

(1) Pour en savoir davantage
http://www.la-bonne-entente-salloise.fr/salles/Jean%20Camp.pdf
et le livre du canton de Coursan (Vilatges al Pais).



Photos autorisées : 
1. Réclame de La Cigalo Narbouneso.
Photos autorisées commons wikimedia :  
2. Vendanges Colle_de_vendangeurs-Corbières
3. Vendanges I GP Côte Vermeille, rajoles des vendangeurs à Banyuls-sur-Mer, 1925 Auteur Teresa Grau Ros

dimanche 23 octobre 2016

LES TROIS CLOCHES / Fleury d'Aude en Languedoc


Dessin du clocher de Fleury du temps où les trois cloches trônaient sur la plate-forme, rythmant les heures, les joies, les peines, rapprochant la communauté villageoise.
Chaque message d'ici-bas daignant décrocher de très haut pour rebondir et se joindre aux voix familières et du voisinage, chacun, dans le secret de son esprit ou de sa foi les portait en soi avec un respect plus ou moins mystique. Je suis sûr, que les hommes, dans les terres, savaient jusqu'où elles portaient, nos cloches, suivant le vent, la température, la saison, le moment. Ils savaient aussi, si le glas sonnait pour une femme, un homme ou un enfant. Grave, le timbre des campanes vibrait longuement au plus profond des êtres. Plus léger, pour que la vie perdure, que la joie demeure, il entretenait la promesse céleste. Cette exaltation, entre le recueillement et la satisfaction modeste d’une journée bien remplie, Millet l’a si bien rendue avec ce couple de paysans en prière pour « L’Angélus ». 



ENCORE TROIS CLOCHES... 

Cette communion, le soir venant, entre le dur travail accompli aux champs (1), le bon vouloir des cieux et l’espoir fervent des hommes, est présente aussi, chez Victor Hugo célébrant cet autre temps fort des campagnes, celui des semailles :

« ... Pendant que, déployant ses voiles,
L’ombre, où se mêle une rumeur,
Semble élargir jusqu’aux étoiles
Le geste auguste du semeur. »
V. Hugo / Saison des semailles. Le soir.

 Le semeur de Jean-François Millet et celui de Vincent Van Gogh. 
Pour les enfants loin de tout comprendre, les cloches tintaient surtout pour rendre solennelles des joies plus terre à terre, certes à l’unisson des fêtes chrétiennes mais non sans une aura bienveillante pour des libations et des bonheurs apparemment plus païens. Quand je passe aux pins de Barral, la pensée me vient toujours que, vers mes huit ou neuf ans, le printemps m’offrit ici un « Premier matin du monde » et son souvenir poignant me travaille toujours davantage, un demi-siècle plus tard, tant je crains de ne pouvoir en transmettre aux plus jeunes que la vision nostalgique d’un paradis perdu.

(1) ils récoltent des pommes de terre. Dans l’œuvre de Jean-François Millet, figure aussi « Le semeur » toujours dans un travail jouant de l’ombre et de la lumière.

photos autorisées commons wikimedia. 

vendredi 21 octobre 2016

TOUR DE L’ÉTANG DE VENDRES VIII / les pampres de Bacchus nous protègent !


Voilà vingt-cinq ans, pourtant, le spectacle de deux grues m’a été offert ici ; aussi surprises que moi, elles s’étaient envolées... quelques secondes inoubliables même si je ne sais plus trop bien si elles avaient un plumet à la queue ou sur la tête, l’influence de la télé sûrement. J’ai dû le dire à Florian mais l’envie, le ton n’y étaient pas. Dommage, ces beaux oiseaux méritaient des souvenirs plus radieux, ainsi que l’endroit, d’ailleurs, en haut du pont des pâtres, connu paraît-il, pour ses fossiles. Un joli coin surtout pour ses petites vignes, en gradins avec, à l’abri des tables de calcaire, des figuiers épanouis et jadis des ruches. Laissons la vision bucolique : les patins frottent sur la jante, il faut encore régler. 

Un tracteur approche. Salutations. Il propose ses outils.
« Tout va bien, merci ! » Chapeau la solidarité, comme avant ! Sa tête me dit quelque chose ; je le connais au moins de vue ; il me semble qu’il était porte-parole d’un syndicat, peut-être des jeunes viticulteurs... 

Le pont des pâtres et « son dos bossu » qui me rappelle monsieur Puel, mon vieux prof revenu à la poésie (1). Allons, plus question de lambiner ! Faut y aller maintenant, à quinze à l’heure, nous y serons pour le souper, avant qu’à la maison on ne s’inquiète ! 

« Papa ! J’ai perdu ma pédale ! »
Une seconde, j’ai envie de m’exclamer que c’est une blague, que ce n’est pas possible ! Mais si, mais si ! En plein élan ! Pas de bobo ? Au moins ça. C’est la pédale gauche, celle qui se visse à l’envers. Revissons, on ne sait jamais... Quatre tours et par terre à nouveau et pas la bonne clé. Rien ne saurait nous arrêter, même avec une seule patte, même si je dois le pousser ! 

«... Comme il disait ces mots, Du bout de l’horizon accourt avec furie... »
Non ! pas de tempête...merci ! la journée a déjà eu son lot de péripéties et là c’est tout proche, juste derrière le fossé que le tracteur de tout à l'heure ronronne tant l’épamprage auquel il se livre le fatigue peu.
Une clé plate de quinze ? Il a. Tandis que je serre, j’avance qu’il est resté « jeune viticulteur », que je le connais. Lui, se contente de sourire, solidaire, généreux aussi de ses conseils (il pratique le VTT) mais discret. Je lui raconte nos déboires, ce qui ne l’étonne pas : des procès actuels ou récents auraient mis aux prises  la municipalité de Lespignan et le manadier envahissant sauf que la tauromachie qui est derrière a ses avocats... Nous parlons de la triste récolte qui s’annonce. Ici, grâce à la rivière, il a pu arroser et ainsi ne pas tout perdre.Trêve de curiosité. Rendons le à son tracteur et aux feuilles de vigne ! Merci l’ami pour le dépannage et pour ce moment ! Merci pour tout, providence des pampres !


Un chemin de terre permet de rejoindre les bords d’Aude. Une pensée pour les copains Claude et Jean-Pierre qui avaient des vignes ici, à l’Arénas. A présent il y aurait des arènes quelque part...
Nous rejoignons un itinéraire connu. Un rythme soutenu me laisse quand même mettre dans la balance l’oppression brutale d’un nouveau monde latifondiaire auquel nous fumes exposés, d’une part, et le coup de main solidaire du vieux monde, rebelle, de la vigne, qui nous a bien tirés d’affaire, de l’autre... 

En regrettant de n’avoir pu apprécier avec la sérénité nécessaire, depuis les collines cuites, épuisées, la vue sur l’étang tant nous étions nous-mêmes cuits et éprouvés, le jeune viticulteur me revient... Il était de ceux qui ont pris le relais des vieux « dynamiteros » des commandos d’action viticole (CAV), ceux qui, entre autres faits, avaient pris d’assaut, à Sète, un cargo qui livrait du vin chimique à la demande sans que les pouvoirs publics s’en soient pour autant inquiétés. Clandestinité et discrétion obligent... salut résistant ! 


Quelques jours plus tard, nous entendons à la télé la fameuse réplique de petit Gibus dans « La Guerre des Boutons », "Si j'aurais su, j'aurais pas venu"... J’ai aussitôt évoqué notre tour de l’étang de Vendres, sans insister : Florian est si content d’avoir battu son record, 45 kilomètres désormais, et d'être passé de deux à quatre pour le nombre de lapins vus cette fois ! 
  
(1) https://dedieujeanfrancois.blogspot.com/2016/07/nos-plages-avant-hommage-maurice-puel.html 

photos autorisées commons wikimedia : 
1. Grus grus, grue cendrée auteur Ibex73. 
2. Carignan Feuilles auteur Véronique Pagnier.

jeudi 20 octobre 2016

LOUIS, LA VIGNE et LES CHEVAUX (VII) / Fleury d'Aude en Languedoc

Avec le cheval, c'était un rythme de vie particulier. Le matin, on mettait le réveil (1) comme il était là haut, dans la rue Neuve et à six heures j'allais le faire boire. A sept heures, on partait travailler.
- Dans la rue Neuve, la rue de Titin, le boulanger ?
- Non c'était l'autre...
- Celle où y avait Anna la polonaise, mariée Roca, et là je me souviens, quand j'étais gosse que deux pauvres chevaux sont morts asphyxiés... ça m'avait choqué ça...
- Oui les chevaux étaient de Pesqui. Il avait l’écurie... maintenant c’est tout de Brun la moitié de la rue... Le ramonet il fumait tout le temps...
- André Pesqui ?
- Oui, André Pesqui... les chevaux quand ils se sont asphyxiés, le ramonet comme il fumait, ils avaient soufré et les restes du soufre qu'ils n'avaient pas employé, ils l'avaient mis à côté du portail et il a laissé le mégot sur le sac de soufre et il est parti : il a oublié qu’il avait laissé le mégot. ça a asphyxié les chevaux, ça n’avait pas foutu le feu, le soufre s’était consumé sans faire de flamme.
- Je m’en souviens, ça m’avait choqué... Sinon, le matin, avec le cheval...
- On faisait boire le cheval, grâce au réveil il avait déjà mangé le foin. Ensuite du temps qu’il mangeait l’avoine, un fortifiant en quelque sorte, on l’étrille, on le nettoie, on lui passe le collier. Nous partons tout le temps avec la jardinière, la charrue est dedans, le brancard dessous. Oh moi j’ai eu travaillé, j’y ai pensé quand le cheval il m’avait foutu un coup de pied qu’il a failli me tuer, j’ai eu travaillé en attelage libre que ça s’appelle. il y a deux fourreaux, un de chaque côté à peu près de la longueur du cheval, on les accroche au collier, une courroie s’attache sur le dos. Le cheval il est libre et si tu en as un qui fait le con, pour le tenir eh, bonsoir...
- Quand vous dites ça des chevaux dangereux, je pense au pauvre Rouaret...
-  Tout le monde des anciens s’est demandé comment c’est arrivé parce qu’il avait un cheval, quand il allait à Joie... il avait une vigne à Joie et de temps en temps je le voyais passer. Moi je mettais une heure pour aller à Joie et lui, une heure et demie ! Tu t’en rappelles pas de ce cheval ? Il marchait tout le temps plan, plan, plan, plan et tu pouvais lui dire ce que tu veux il marchait, marchabo coumo uno vaco (il marchait comme une vache) ! Et bé, il l’a tué ! Pour moi, il était au museau, il le tenait souvent par la bride alors il a dû vouloir le battre pour une raison ou une autre, on ne sait pas, ce cheval il s’est cabré, il l’a fait tomber et puis il s’est emballé, le cheval, et il lui est passé dessus...
- Moi, j’ai l’arrière-grand-père qui est mort comme ça, à la Montée des Cabanes...
- A la Pagèze ?
- Non, non, la montée de Bouisset... mais c’était en 1915... »  
     
De toutes les dépendances donnant sur le jardin extraordinaire de Louis, l’ancienne écurie où les hirondelles nichaient encore il y a peu, témoigne  toujours de cette époque où le nombre de chevaux donnait une idée de la grandeur de la propriété, ici, celle de Gibert à Fleury. Au dessus de quatre stalles figurent les noms des chevaux : Mignon, Coquet, Rip et Franco... des noms qui en auraient encore, des histoires à raconter... loin des images idéalisées et trop belles pour être vraies, de l'amitié entre le viticulteur et son compagnon de travail, le cheval de trait.  

(1) Louis veut parler du réveil à l’étage qu’on montait pour le cheval ! Non pas pour le réveiller mais pour que le déjeuner lui tombât automatiquement une paire d’heures avant la journée de travail sans que l’homme n’ait à se lever pour autant. Le réveil était installé dans une boîte accrochée au mur. A l’heure dite, une ficelle autour de la clé de la sonnerie se déroulait, libérant une trappe à claire-voie et la ration de fourrage aboutissait dans le râtelier. Dernièrement, José qui vient de prendre la retraite et qui a la remise dans la rue de mes parents, m’a invité à monter au palier pour voir le système ingénieux de l’époque de sa grand-mère maternelle. De quand date cette distribution automatique ?  

 photos autorisées commons wikimedia : 
1. Labour à St-Georges d'Orques carte postale ancienne. 
2. Peyriac-Minervois carte postale ancienne.

mardi 18 octobre 2016

LES CORBIÈRES XIV / Padern « De Torgan en Verdouble »

Entre Duilhac et Padern (en occitan, ne prononcez pas le «n» final), après les cascades et la baignade de l’été au moulin de Ribaute, le Verdouble, comme mis de côté par le Roc Pounchut, se fait voler la vedette par Cucugnan et son vallon. Même la route qui passe là-bas semble dire que l’accès au Fenouillèdes par le Grau de Maury vaut bien mieux que lui. Plus en amont, le château de Peyrepertuse toise sa vallée de sa hauteur et celui de Quéribus, braqué vers le Sud et la marche d’Espagne, tourne le dos et l’ignore superbement. 


A Padern, par contre les relations sont tout autres, à l’opposé presque. Ici, le château qui domine la chapelle saint-Roch et les maisons fait partie du village tout comme le Verdouble coulant à ses pieds. Au moins ici, le village semble bien appartenir à ses habitants sans que le tourisme ne vienne apparemment déséquilibrer, fausser les rapports... Les Padernais vivraient-ils à l’envers ? Non, non, on ne marche pas sur la tête ici même s’il fut un temps où ils ont voulu s’en débarrasser, du château. En 1939, justement, la municipalité a voulu le faire raser. Sollicité, le Génie militaire, instruit dans ce sens par un secrétaire d’État vichyste mais néanmoins sensible aux vieilles pierres, a refusé. L’appel à une entreprise privée s’avérant trop coûteux, le projet fut abandonné... A présent, ils les illuminent, les vieux murs délabrés ! 
Et puisque nous n’avons rien dit des deux « citadelles des vertiges », au sens propre et au sens fiscal, prétendument cathares, raison de plus pour poursuivre avec le château de Padern !
 Moins connu que ses illustres voisins, abandonné par les moines de Lagrasse, son état se dégrade d’autant depuis plus de deux siècles que, si l‘inscription "sur l‘inventaire des sites dont la conservation présente un intérêt général" (février 1944) (1) l’a sauvé de la destruction, il n’est pas pour autant classé aux monuments historiques. La part non négligeable de la commune dans la restauration des monuments étant de 20% (État 50 %, région 15 %, département 15 %), existe-t-il un lien de cause à effet quand la pression fiscale (1385€ d’impôts et de dettes par habitant en 2014) est ici près de 5 fois moins forte que chez les voisins cucugnanais et près de 10 fois moindre qu’à Duilhac ?
Pour mieux en partir, élevons la herse, abaissons le pont-levis, allons voir le château puisqu’une vidéo aussi originale que réussie en donne envie ! https://www.youtube.com/watch?v=UNCSvI1Ba6g

Padern c’est encore une histoire d’eau : le titre de la Gazette locale en atteste : « De Verdouble en Torgan » (vous avez remarqué la variante ?).  


          Histoire d’eau donc avec le Verdouble bien sûr et son affluent le Torgan. Cette année justement, le Verdouble qu’on croit moins dépendant des précipitations grâce aux apports souterrains était quand même à sec en juillet. Le 14 octobre, la Gazette signale qu’il coule à nouveau serait-ce timidement. Qu’en est-il du Torgan qui conflue en bas de la localité ? 


Si l’irrigation était indispensable au blé et si la proximité de l’eau reste appréciable pour faire venir les tomates et les haricots verts des potagers, elle est un plus dans ces pays de cagnard, l’été, pour la baignade.
Plusieurs coins dont certains aménagés pour le pique-nique. En amont, sur la route de Cucugnan, à l’embranchement du chemin réhabilité du Devès, l’Oeil-de-Mer, un trou d’eau, en aval, après les gorges du Grau, sur la route de Tuchan. Le Torgan, lui, offre des coins plus intimes et une eau réputée plus fraîche. Mais comme l’un ne va pas sans son contraire, l’affluent sait se faire remarquer avec, à proximité de son lit, la source des Eaux-Chaudes (21°) qui alimente la commune et qui a permis, sans défaillir, de lutter contre le terrible incendie de septembre dernier.

Le porteur de la publication de Padern « De Torgan en Verdouble », signe sous le pseudo "La Cabède"... Les cabèdes ou cabedos (cabedas pour les modernes), surnom des gens d’ici (Mistral les signale en tant que «manjo-poumos"), sont les chevesnes. Le numéro de l’été 2016 parle de ces petites qui venaient en vacances chez les grands-parents et que le grand-père emmenait pêcher le matin, plus pour profiter de la nature que pour rapporter du poisson.
Je suppose que grâce aux trous d’eau qui permettent aux poissons de se maintenir en période d’étiage, les goujons, vairons, ablettes, gardons, vandoises, chevesnes, anguilles et autres barbeaux méditerranéens (une source parle de brochets, de carpes rares et de truites ?) continuent d’animer la diversité des rivières padernaises. 


Et que font tous ces poissons lors des crues, en particulier suite aux aigats ?
Dans ce pays sec, très méditerranéen, l’eau tient du paradoxe, elle est partout. Une carte détaillée permet encore de localiser de nombreuses fonts et sources, captées ou non qui ont leur importance dans l’occupation du territoire par les humains, pour l’élevage des moutons surtout. (à suivre)
Merci à la Cabède de la Gazette : l’article lui doit l’essentiel de sa substance sans oublier les photos libres d’être partagées !

(1) http://padern.free.fr/gazette/archives/printemps%202015/printemps2015.html 


photos autorisées commons wikimedia :
1. Verdouble Padern_depuis_Château author Vinckie. 
2. Padern et son Château author Vinckie. 
5. Chevesne auteur Jonathan Jaillet.
photos autorisées la gazette de Padern : 
3. Verdouble juillet à Padern auteur La Cabède. 
4. Verdouble 14 octobre auteur La Cabède.

samedi 15 octobre 2016

UNO BESTIO INTELLIGENTO / Lou chabal dal paure Pepi / La Cigalo Narbouneso.

Louis Sabater témoigne d’une réalité du travail avec les chevaux loin d’un idéal bucolique, ce qui n’a rien d’étonnant avec des animaux de huit quintaux en moyenne, généralement tranquilles mais pouvant s’emballer, à fortiori lorsqu’ils restent entiers. Ainsi la relation avec le cheval pouvait aller du rapport de force à la persuasion amicale. Après le gousset de Victor, la chronique de la Cigalo Narbouneso (1), UNO BESTIO INTELLIGENTO, nous raconte une fine harmonie complice entre Pépi et César son cheval. 


Pour l’essentiel, même si l’original vaut toujours mieux que la copie (pour ceux qui se décourageraient la traduction vient juste après) :

«... Alabets lou vielh Tridòli .../... nous countèt aquelo :
.../... Uno brabo bestio e valento e tirairo...
Uno annado.../... lou Pepi - lou temps èro penible - se louguèt per carreja la sablo. Atalabo Cesar al tambourèl e tres ou quatre cops per jour fasion l naveto dal riu al chantiè : lou Pepi abio calculat que tres cents palados fasion lou tambourelat es a dire un mièch mestre cube. Lou paure ome .../... countabo a tres cents. Alabets, plantabo la palo dins la sablo dal tambourèl, plegabo las chambrièiros, descoutabo, tirabo la barradouiro e après un parelh de mots aimables a soun coumpaghou, ajustabo :
- Cesar, nous cal parti... Anem... 
E lou chabal vous enlevabo lou tambourèl sans canho.
Un jour, sabi pas couci anèt, lou papeto, distrait per un vol de canards ou d’estournèls - èro un cassaire de crano bourro - countèt fins a tres cents cinq e metèt tres cent cinq palados dins lou toumbarèl.
- Cinq de mai ou de mens, se pensèt, es pas uno affaire !
Coumo de coustumo, plantèt la palo, pleguèt las chambrièiros, descoutèt, tirèt la barradouiro.
- Anem, Cesar, nous cal parti !
E Cesar, aquest cop, remenèt pas mai qu’uno glèiso.
- De qu’as que te pico bougre ? Sios pas cançat paimens ? Sios pas malaut ? Al diable vai nous pourtaran pas lou dinna aici sabes ! Anem Cesar, hi !!!
Pas mai que lou prumiè cop, Cesar nou bouleguèt.
Dal cop lou Pepi, demoro un moument pensatiu, agacho lou chabal, agacho la carreto, remiro la mecanico, grapo lou davant de la rodos per rambar lous calhaus, agacho lou coula, la ventrièiro, la sofro, palpo lou ventre de Cesar :
- Anem cesar, i dits, fagues pas lou mainatge... Sion toujour estats amics, es pas bèi que nous cal broulha.
Cesar remenèt las aurelhos !
- I a quicon de mai ou de mens, se pensèt lou Pepi, desumpèi d’ans e d’ans es lou prumiè cop, bèi, que sansalejo per parti... Mès sul cop, uno belugo gisclèt de soun cerbèl :
- Ia quicon de mai ! I a cinq palados de mai dins lou tambourèl !!! E lou Pepi mountèt sul véicule, traguèt cinq palados de sable : un... dos... tres... quatre... cinq...
Quand coumandèt Cesar, lou chabal partiguèt laugé coumo un pinsard !
Lou bougre voulio pla carreja tres cents palados, un mièch mestre cube cado cop, mès pas uno mico de mai !!!
Quand se dis paimens de las bestios !
E. Vieu ». 

Traduction proposée et ouverte tant aux suggestions qu’aux corrections :

Alors le vieux Tridoli nous raconta celle-ci :
.../... Une brave bête et vaillante et de trait...
Une année.../... le Pépi - l'époque était pénible - se loua pour charrier du sable. Il attelait César au tombereau et trois ou quatre fois par jour ils faisaient la navette du ruisseau au chantier : le Pépi avait calculé que trois cent pelles correspondaient à la charge, soit un demi mètre cube. Le pauvre (2) homme.../... comptait jusqu'à trois cents. Alors, il plantait la pelle dans le sable du tombereau, repliait les chambrières, enlevait les cales (3), tirait la barre (4) (fermant certainement le panneau arrière), prenait la bride (5) :
- César, nous devons partir... Allons...
Et le cheval vous enlevait le tombereau sans flemme (« cagno » chez Frédéric Mistral).
Un jour, je ne sais pas comment c’est allé, le papé, distrait par un vol de canards ou d’étourneaux - c’était un chasseur au quart de tour - finassa jusqu’à trois-cent-cinq pelletées dans le tombereau.
- Cinq de plus, cinq de moins, se pensa-t-il, quelle affaire !
Il planta sa pelle, comme d’habitude, replia les chambrières, enleva les cales, tira la barre.
- Allons César, il faut y aller !
Et César, cette fois, ne remua pas plus qu’une église.
- Quelque chose te pique, bougre ? Tu ne serais pas à bout ? Tu n’es pas malade ? Que diable, va, ils ne nous porterons pas le dîner ici, tu sais ! Allez César, hi !!!
César ne bougea pas plus qu’au premier ordre.
Aussi le Pépi en reste perplexe, il fixe le cheval, regarde la charrette, vérifie la mécanique (le frein), gratte devant les roues pour enlever les cailloux, regarde le collier, la ventrière, la dossière, palpe le ventre de César :
- Allons César, il lui dit, ne fais pas l’enfant... On a toujours été amis, ce n’est pas aujourd’hui qu’il nous faut nous fâcher.
César remua les oreilles !
- Y’a quelque chose de plus ou de moins, pensa Pépi, depuis tant d’années, c’est la première fois, aujourd’hui, qu’il hésite (dictionnaire Lo Congres) à partir... Disant cela, une étincelle lui jaillit :
-Y’a quelque chose de plus ! le tombereau compte cinq pelles de plus !!! et le Pépi monta sur le véhicule, enleva cinq pelletées : une... deux... trois... quatre... cinq...
Quand il commanda au cheval, César partit, léger comme un pinson !
Le bougre voulait bien charrier trois cent pelletées, un demi mètre cube chaque fois, mais pas un grain de plus !!!
Quand on dit que ce ne sont que des bêtes ! 


Toute ma reconnaissance renouvelée à Frédéric Mistral pour son magistral Trésor dòu Felibrige. Par le biais de cette histoire, retenons aussi quelques termes liés à l'attelage, au harnachement.

(1) https://culture.cr-languedocroussillon.fr/ark:/46855/OAI_FRB340325101_KI3_frb340325101_ki3_1947_0235/v0013.simple.highlight=cigalo%20narbouneso.articleAnnotation=h::b40b522b-69da-47c4-9e7a-1b6ff9dda435.selectedTab=thumbnail
(2) « pauvre » est souvent employé en occitan pour indiquer que la personne n’est plus de ce monde. 
(3) Chez Mistral, « descouta », dans le vocabulaire de la vigne, signifie aussi couper un courson. 
(4) les verbes « barra », « tanca » indiquent qu’on ferme une porte, un portail au moyen d’une barre... fichée au sol, dans les montants ?
(5) faire corps, s’unir à comme dans « Tarn s’ajusto a Garouno e Garouno a la mar » Dom Guérin ( Trésor dòu Felibrige)... la première affirmation serait-elle fausse... noue en reparlerons un jour...


Pourquoi les tombereaux hippomobiles sont-ils si souvent bleus ? 

Photos autorisées commons wikimedia :
1. Tombereau mécanisme auteur Vassil.
2. Tombereau Nages musée charrettes auteur Fagairolles 34.
3. Tombereau Vieilles charrettes auteur Isasza.

vendredi 14 octobre 2016

TOUR DE L’ÉTANG DE VENDRES (VII) / Upupa epops, l'apuput (1).


Et là, grosse déception, un grand portail d’alu zingué finit de fermer une clôture de barbelés : la voie est barrée sinon à droite, un sentier mais vers le centre de l’étang et vite fermé aussi, sans issue. Hésitations sur nos pas devant le grand portail, parce qu’il n’est pas cadenassé. Il s’ouvre... Est-ce parce qu’ils tolèrent le passage ? Est-ce parce qu’ils ne peuvent l’interdire ? Restons discrets, fermons derrière nous, la direction est bien tracée. Fausse joie, encore ces foutues barrières, galvanisées peut-être et rien pour conforter le promeneur dans ses possibilités. 
Le promeneur ! la race honnie, qui voudrait protéger l’espace et les petits oiseaux ! Tous les vingt mètres, les pancartes "Chasse gardée" extériorisent clairement que tout est réservé pour les riches dont cette caste de parvenus politiques du Conseil régional par exemple ! Des élus s’arrogeant des privilèges, si ce n’est pas illégal, cela ne peut se faire que dans une république de copains et de coquins. On sent bien qu’une minorité outrecuidante n’a de cesse que de faire pression jusqu’à ce que le public en vienne à rebrousser chemin, à force de douter de son bon droit ! On sent bien que deux France se font face et s’opposent... jusqu’au clash cyclique qui, pour un temps, redescendra les nantis dézingués d’un cran ! A un certain niveau, « La Propriété c’est le vol ! » (1)
J’aurais dû aller demander à la mairie ! 
Et si les vaches se pointaient ? Plutôt monter sur ce Puech Blanc. Nouvelle opération de portage vers la garrigue avec la certitude que la solution est là-haut, que l’obstacle sera contourné !
Catastrophe ! la garrigue est quadrillée de barbelés ! Avec la sécheresse et les bêtes qui ont dû tout racler avant, tout est roussi, tout est poussière entre les touffes cachectiques ! Ce n’est plus qu’une steppe inhospitalière étouffée par une aridité létale. Deux huppes volètent pourtant ! Vision surréaliste ! Nous nous étonnons de voir un si bel oiseau dans cette désolation ! Mon fils remarque que lui, au moins, a vu deux lapins... ça donne courage pour la suite. 


La suite ? Une fuite grâce à un petit azerolier dévitalisé qui griffe encore tant il nous en veut de le bousculer dans sa torpeur pour la survie. Florian montre sa roue avant qui se déballonne :
« N’enlève pas l’épine, qu’elle se dégonfle ! » 
L’épine est si grosse (d’un acacia adapté aux calcaires squelettiques ?) qu’elle me rappelle celle qui servait autrefois à curer les escargots !
Gagnons le saillant du Puech Blanc : en bas de l’escarpement, le chemin de Lespignan ! Finis les barbelés, finies les barrières ! Dans les prés, une cohorte de bouviers joue aux gardians... Une bouvine se pavanant dans une Camargue petitounette d’une basse plaine de l’Aude trop exigüe ? Est-ce plus positif que la perception que j’en ai ? 


Mon vélo aussi a crevé, de la roue arrière qui plus est. Même à l’idée qu’en poussant, il faudra trois bonnes heures pour rentrer, un papa se doit de rester zen, confiant, positif. Surtout ne pas abandonner, ne pas appeler à la rescousse : un rapatriement ravirait trop certains esprits piqueurs... Dans le raidillon, des détritus, un cadre décharné de bicyclette, de nombreux débris de verre ajoutant à notre répulsion envers une nature torturée qui nous rejette comme pour mourir tranquille.
Dérapages avec un vélo sur l’esquine. Un mieux lors du second portage. On n’est pas des dégonflés, la trousse, la pompe, c’est pas pour faire joli ! Il ne reste pas grand-chose des deux litres d’eau mais un simple humectage permet de localiser les trous. Florian veut goûter... c’est bon signe... 
Difficile ensuite d’enlever le cambouis des mains mais nous voici bien remontés, gonflés à bloc ! Tant pour la mécanique, le moral que pour le physique, c’est reparti. 
Le paysage redevient aimable tournerait-il le dos aux prés à vaches. En haut d’une combe domestiquée, le moulin de Lespignan capte les rayons apaisés d’un été déclinant. Des pièces de vignes déjà à l’ombre, monte la douceur rassurante d’une campagne choyée. Est-ce la rancœur qui pousse à contrebalancer ainsi ? 


Restent les huppes dont la seconde upupa epops, l'apuput, "apeupeut" phonétiquement en occitan, qui nous précédait de quelques coups d’ailes, se demandant si nous savions qu’elle était là pour les bouses sèches où se cachent de délicieux insectes (3).  


(1) lire "apeupeut"
(2) Proudhon déclarant que de le dire ainsi était aussi direct et vrai que de clamer que l‘esclavage est l‘assassinat ! 
(3) ces oiseaux devaient être plus nombreux du temps du crottin de cheval... 

photos autorisées : 
1. Upupa_epops flickr Author Julio Caldas from Lisboa Portugal. 
2. épine acacia pixabay. 
3. Upupa_epops Auteur Luc Viatour  www.Lucnix.be.

jeudi 13 octobre 2016

LOUIS, LA VIGNE et LES CHEVAUX (VI) / Fleury d'Aude en Languedoc.

Dans son jardin extraordinaire, Louis reçoit. Il peut parler des bégonias si beaux cette année et de son api (céleri) capricieux par exemple qui se ressème tout seul au milieu des fleurs mais qui ne le fait pas une fois transplanté ailleurs. Il peut raconter ses pérégrinations d’ouvrier agricole et celles de ses parents de campagne en domaine, de clocher en village, la façon dont ils ont échappé aux Allemands. Je voulais qu’il me précise la vie avant, le travail à la vigne du temps des chevaux de trait. C’est bien loin tout ça or Louis en parle comme d’une chose ordinaire... C’est vrai que le fatalisme qui aide pour les épreuves personnelles permet aussi de relativiser, d'accepter des changements qui sinon, nous bouleverseraient...  

«... Mon dernier cheval était noir, j’en ai eu beaucoup, y en avait des blancs, y en avait des noirs, y en avait un de péchard. Péchard (1) c’est marron tacheté de blanc mais surtout marron. Le dernier, c’est sûr, il était noir. D’ailleurs il a failli me tuer et après il est devenu gentil comme tout.
Les animaux, quand ils croient eux que tu leur a fait une crasse... Voilà ce qui s’est passé avec ce cheval. Ce cheval il était méchant. il n’était pas entier mais quand il est arrivé... On nous l’a vendu qu’il avait déjà 7 ou 8 ans et quand tu l’approchais il cherchait souvent à mordre. Une fois quand il a présenté les dents, j’ai voulu lui foutre un coup sur le mourre... sur le museau, que je me méfiais. Mais c’est qu’il m’a coincé contre le bas-flanc !  C’est qu’il a failli me tuer ! Une autre fois, j’étais à la vigne, je passais la gratteuse. Tu sais ce que c’est la gratteuse ? Pour couper la terre, quand on arrosait surtout, et il n’y avait que six rangées sur 100 ou 150 mètres avec d’un côté un champ, un armas et de l’autre un mailheul. Je faisais en travers et t’arrête pas de tourner et retourner. A un moment que le cheval il en avait marre de tourner et retourner, tout d’un coup, quand on arrive au bout, il refuse d’avancer et se fout à reculer. Alors je me suis mis le brancard sur l’épaule et en reculant on arrive à la jeune vigne du voisin. Si j’arrive à avoir quelque chose pour lui foutre ça, il s’arrêtera mais je n’avais rien pour le battre, pour qu’il arrête de reculer. Alors j’arrive à la vigne du voisin, y avait uns souche neuve avec un tuteur. J’attrape la souche, le greffon et tout est venu avec et je lui fais péter un coup de tuteur sur le cul. Au coup de tuteur il a jeté les deux pattes en arrière, mais comme il y avait le brancard, il s’est tapé là, les chevilles, tu sais le creux au-dessus du sabot (2), les chevilles quoi, contre le brancard qui m’a protégé. Il s’est fait mal, il s’est foutu un tel coup qu’après il avait du mal à tenir debout.
- Il s’en est remis ? 


- Il s’en est remis avec la différence qu’après ça il était devenu gentil ! Il témoignait que c’était moi qui l’avait eu... je sais pas comment t’expliquer ça mais dans l’esprit de la bête, il a cru que j’étais plus fort que lui et ça été fini, il était devenu magnac comme tout...
- Mon papète s'est fait mordre, une fois à la fesse... il avait les marques. Après il était obligé de prendre un gros bâton pour lui donner à boire...
- Ils étaient nombreux, y en avaient qui avaient la foutre de mordre !     
A la fin, chez Lauthier, j'avais plus de cheval quand ils ont vendu la propriété. Et j'avais mes vignes aussi. Du coup j'allais tailler chez Ferry, à forfait. Quand l'héritier a vendu la propriété je me suis trouvé sans cheval pour travailler mes vignes... Comme tant d’ouvriers agricoles c’est comme ça qu’on s’en est sortis.  Et lui, au lieu de me payer, en échange il me passait le rotavator aux vignes. Comme je mettais de l'engrais tous les ans, une petite dose mais tous les ans. et bien je faisais 100 à l'hectare, même plus. J'en portais 90 à la coopérative qu'on pouvait pas davantage. Et le surplus, je le vendais, ça me payait l'engrais et les produits. J'ai fait ça jusqu'à la retraite... »

(1) synonyme de aubère, gris-roux. Voir aussi https://dedieujeanfrancois.blogspot.com/2016/08/le-cheval-pechard-de-louis-fleury-daude.html
(2) le paturon ? entre le boulet et la couronne ?  

photos autorisées commons wikimedia : 
2. trait breton à Landivisiau auteur Daniel Vaulot (après la guerre papé aussi était allé en acheter un en Bretagne !). 
3. trait breton aubère de profil auteur Tsaag Valren. 

mardi 11 octobre 2016

LES CORBIÈRES XIII / VERDOUBLE / Du pain, et dans la cruche en pierre, du vin !


Il y a bien le curé de Cucugnan et je ne peux que vous renvoyer à une recherche web dont, entre parenthèses, les trois articles de ce blog ne donnant pas, je l’espère, dans un mauvais folklore (1).
Cette histoire, indissociable de Daudet (2), révélatrice du poids de la religion d’une vie de tous les jours enfermée dans un cilice sinon un carcan communautaire, nous ouvre à une tradition, à une culture aussi provençale que languedocienne, catalane même, profondément sudiste, occitane, ne nous en cachons pas, n’en déplaise aux barons du Nord toujours aussi jacobins ! Dans ce cadre et plus précisément en haut de la colline, le moulin d’Omer vient nous le rappeler. Tout beau, tout neuf, entièrement restauré, il a tout du sujet de la crèche aux santons plaisant tant aux touristes des marchés de Noël ! Surtout ne vous laissez pas attraper !.. Parce qu’il est plus qu’authentique ce moulin, autorisé, dans le respect de la réglementation, à produire son contingent de mouture ! 


Alors, s’il est connu, si les télés multiplient les reportages, il le mérite bien. Comment vous en parler ? C’est l’histoire d’un ingénieur en technologie de pointe à Paris, cadre ainsi que sa compagne, qui, se laissant guider par une intuition, une idée folle, laisse tout tomber pour un moulin en ruines, dans le Midi. Il revient donc dans ce Sud qui le vit naître et dont il a gardé l’accent (3). Et son discours a tout d’une atmosphère, de vent, de farine et d’eau. Imprégné de Daudet, de Pagnol, sans rien dire des galères, sans s’attarder sur les mauvais ferments qui ont dû lever en autant de doutes et découragements avant qu’il n’arrive à l’aboutissement du projet, il nous fait partager sa passion pour un pain mythique venu des tréfonds de l’humanité. Le pain, alchimie mystérieuse, magnifique, de sel, d’eau, de farine, de levain. Les pains des « Maîtres de mon Moulin » (le boulanger, maître meunier, se cache derrière un pluriel) sont à base de céréales bio, de blés « de population », de grand épeautre, de « barbu du Roussillon », et de ce petit épeautre de Haute-Provence connu des hommes depuis 12.000 ans !
En bouche, un goût de pain millénaire. Des miettes sur la table, autour de ton verre des tâches de vin... oui, comme dans la chanson de Reinhard (Frédérik) Mey (1968)... Tiens je ne savais pas qu’il s’inviterait celui-là, au bord du Verdouble et qu’en cherchant l’année de « La cruche en pierre », il me mettrait mal pour Etienne, son copain des vacances en Ardèche, fauché à douze ans par une voiture, pour son fils Maximilian, né en 1982, mort en 2014 après cinq ans de coma.
Ce ne sont pas les tâches de vin qui font pleurer. Il réchauffe au contraire, réconforte et témoigne de ce que les hommes ont de bon. Comme le pain, il est le résultat d’une magie d’eau, de sucre, de tanin, de levure, entre autres éléments. Au même titre que les moissons, les vendanges marquent autant le calendrier des saisons que l’horloge biologique des humains. A Cucugnan, terminons comme nous avions commencé, dans les vignes, pour les vendanges. Au domaine du Verdouble, un vigneron-conteur, raconte une fois encore ces cycles vitaux qui nous transportent, serait-ce par le biais de photos publiées sur le Net. Faire défiler ses « tronches de vendangeurs », c’est communier dans un culte pudique où la passion du terroir se conjugue avec celle des êtres, sur fond de cet "amour infini montant dans l’âme" dont Rimbaud fut un sublime médium (Sensations). 


« ... Ainsi naissent des vins naturels riches de la terre et de la mémoire des hommes » Laurent Battist, vigneron-conteur, Cucugnan   


Aimer sa terre, aimer les autres... Faute de quoi, sans cet Amour, la Terre, elle aussi majuscule continuera de tourner mais sans nous.           
(1) https://dedieujeanfrancois.blogspot.com/2014/05/corbieres-mysteres-v-suite-2-le-sermon.html
https://dedieujeanfrancois.blogspot.com/2014/05/fleury-languedoc-corbieres-mysteres-v.html
https://dedieujeanfrancois.blogspot.com/2014/05/fleury-en-languedoc-corbieres-mysteres.html     
(2) Marcel Pagnol aussi a aussi puisé dans un mesclun de références sudistes, comme, entre autres, l’oncle Jules qui vient réellement du Roussillon, de même que l’ingénieur des eaux (le regretté Ticky Holgado), roulant les « R », de Manon des Sources. Pagnol a aussi tourné trois des lettres de mon Moulin... Bouclons la boucle.
(3) Laurent Feuillas, le boulanger de Cucugnan https://www.franceinter.fr/emissions/partir-avec/partir-avec-15-mars-2015 
(4) Laurent Battist https://www.facebook.com/laurent.battist/media_set?set=a.10210942873786808.1073741836.1202300262&type=3&pnref=story 

photos autorisées commons wikimedia : 
1. Cucugnan_(France)_Route_des_vins Author Serbus  
2. Cucugnan Moulin d'Omer Author Stanislav Doronenko
4. Cucugnan vignes Author Stanislav Doronenko

photo autorisée 
3. Laurent Battist album "tronches de vendangeurs".