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vendredi 30 mai 2014

« LE SERMON DIFFICILE », Les Rustiques, Louis PERGAUD.

Retour sur l'actualité de Louis Pergaud avec les prolongements possibles sur le plan national et européen.


    Suite à l’enquête sur le curé de Cucugnan, la piste se dédouble pour aboutir d’un côté à Louis Pergaud avec Le Sermon Difficile, une des nouvelles parues dans le recueil posthume Les Rustiques (1921) (1). En plus de l’occurrence donnant la parole à ces curés qui, aussi présents que les clochers des campagnes, ont le mérite de partager la vie des petites gens, les raisons ne manquent pas de donner la parole à un écrivain aussi remarquable que Pergaud.



     D’abord, suite au lancement anticipé de la commémoration centennale de la Grande Guerre, à l’occasion du 11 novembre 2013, nos élites et édiles confondus, ainsi que leurs merdias serviles, restent depuis singulièrement silencieux... De leur part, beaucoup de ramdam puis plus rien : exactement la même attitude que pour les affaires engendrées par leurs turpitudes (2). Laissons les à leurs forfaitures... 99 ans derrière nous, le 8 avril 1915, Pergaud était porté disparu à proximité de Marchéville-en Woëvre...



    Ensuite, l’écriture du Sermon Difficile qui coïncide à quelques années près avec la Séparation de l’Eglise et de l’Etat (9 décembre 1905) ne va pas amener l'auteur comtois monté à Paris, à prendre parti. Jusqu’à la dernière phrase, rien ne transparaît de ses convictions hormis un mot de trois lettres qui dit tout néanmoins, lorsque, en parlant du curé de Melotte il précise : « ...SON Dieu...», non sans un certain recul. Pourtant, instituteur comme son père Elie, Louis Pergaud eut, à son tour, à subir plusieurs mutations parce que la population des villages, dans un climat d'hostilité latente contre la République (3), n’admettait pas la part faite à l’école laïque au détriment des congrégations.

    Le Sermon Difficile (extraits) :

    « Il avait marié les vieux, baptisé les jeunes, enterré les aïeuls, catéchisé des générations de moutards et malgré ses soins vigilants et sa ferme douceur, malgré toutes ces qualités, dis-je, et d’autres encore, il avait vu – son Dieu savait avec quels serrements de cœur – la foi baisser lentement comme l’eau d’un vivier dont la source est tarie, et son église, sa chère petite église, se vider peu à peu chaque dimanche... /...

    ... il ne s’était jamais permis, comme beaucoup de ses collègues, d’interdire aux jeunes, voire aux adultes et aux vieux, si ça leur disait, de danser à leur saoul le soir de la fête patronale et même tout autre dimanche quand la moisson était abondante ou que la vendange était bonne... /...

    ... Il se bornait à des recommandations anodines et à des conseils mitigés : ne buvez pas tant d’apéritifs, un verre de bon vin fait beaucoup plus de bien ; ne dites donc pas de gros mots devant les enfants, ils ont bien le temps de les apprendre tout seuls ; à quoi sert de se disputer et de s’en vouloir, nous n’avons déjà pas tant de jours à passer sur terre... / ...

    ... On le voit, le curé de Melotte n’exagérait pas dans le sens de l’intolérance religieuse. Au début, il s’était demandé souventes fois si son indulgence n’était pas simplement une coupable faiblesse : mais il s’était bien aperçu, aux résultats obtenus par quelques collègues intransigeants et sévères, que sa méthode, à lui, était la seule bonne... »

    Louis Pergaud qui a choisi son prélat parmi les prêtres ouverts et aimés par les ouailles, se permet même, à la troisième page, une histoire de curé en soutane mais sans pantalon, telle que celles qui faisaient tant rire les populations villageoises d’où qu’elles soient. (4)

    «... Ce qui tourmentait et désolait et retournait le curé de Melotte, c’était le dévergondage des filles et des garçons du pays... /...

    ... Ces enfants, sous ses yeux, perdaient leur âme, sans compter que leurs corps..., car enfin, c’est une malhonnêteté pour une jeune fille qui se marie, sinon pour un garçon, de donner comme intégral un... capital ébréché. Oui, parfaitement, c’est malhonnête !

            Si encore elles avaient fait des gosses ! Si l’une d’entre elles seulement, n’importe laquelle, avait eu un enfant, peut-être que les autres pères et mères auraient enfin ouvert l’œil. À quelque chose, malheur est bon.../...»

            La  Pentecôte approchant, le curé annonce par avance qu’il ne faudra surtout pas manquer son prône, des paroles d’autant plus pesées que les enfants aux oreilles innocentes sont présents à la messe. Après une évocation édifiante d'un déjeuner dans l'herbe au bord du Doubs, notre curé de conclure :

           « ... Eh bien, scanda-t-il, frappant à grands coups de poing le bord de la chaire, eh bien ! mes frères, oui, oui, eh bien ! le garçon, le garçon fait sauter la nappe, fait sauter la nappe, vous m’entendez, et il grimpe sur la table... Voilà ! Voilà ! Voilà !

            Et il descendit de sa chaire, plus rouge et plus excité que jamais, les yeux lançant des éclairs et brandissant vers la nef un poing terrible et vengeur.../...»

    Quant à la dernière phrase, peut-être dénote-t-elle, chez l’auteur, la contradiction entre l’aspiration à la modernité et un certain académisme, sinon un côté conservateur. Conforme à ce qu’elle doit être, dans une nouvelle, la fin vient nous surprendre. Mais Pergaud n’en a t-il pas tiré profit pour lancer son « coup de pied de l’âne », ou, pour rester dans le ton, un « in cauda venenum » venant faire douter, d’un coup, de la conscience, de la psychologie, jusque là sans faille, du curé de Melotte ?
    Avec la question de savoir si les autres nouvelles du recueil répondent aussi scrupuleusement aux règles de la nouvelle, revenons aux arguments qui valent à ces sermons, par le biais de la comédie de mœurs, une portée sociétale certaine. La quatrième raison tient, en effet,  au poids de la religion au cours des âges.
    Si les spécialistes sont sans aucun doute capables de distinguer les phases qui marquent l’histoire d’une religion, une réflexion plus terre-à-terre pourrait laisser croire que, comme les empires, elles naissent et finissent en passant par des cycles d’ouverture ou de dictature, de séduction ou de répression. Pour ce qui est de l’Église et des « racines chrétiennes », mises en avant, de façon plutôt abrupte, par Giscard à propos de l’Europe, sommes-nous passés d’une tyrannie inquisitrice sur la collectivité à une réelle liberté individuelle de conscience ?
    Enfin, et contrairement aux allégations alarmistes des jacobins centripètes, l’esprit, l’âme de la France demeurent bien partagés, au-delà d’une diversité culturelle des régions, qui, en contradiction totale avec les tenants d’un monolithisme réducteur, plaide, à l’inverse, pour la réalité d’un destin partagé.
    Louis Pergaud illustre bien cette idée avec cette perspective religieuse, comme il le fit avec la vie des gosses du plateau comtois, comme il le démontra, par un patriotisme farouche pourtant allié à une lucidité antimilitariste certaine. Ah, si nous avions eu la possibilité, la curiosité d’une Guerre des Boutons (5) au Württemberg ou dans le Böhmer Wald...



(1) ouvrage disponible en intégralité sur
 http://www.ebooksgratuits.com/pdf/pergaud_rustiques.pdf
(2)  dans le mépris total qu’ils ont de la plèbe, il s’agit toujours de manipuler en passant à autre chose, en poussant à oublier vite (les "éleccicons" [électeurs, citoyens, contribuables] ont une mémoire courte qu’il ne faut surtout pas contrarier)... depuis la libération  de certains, on n’entend plus parler, par exemple, des otages toujours privés de liberté...
(3) Pergaud qui ne voulait ni aller à la messe, ni enseigner le dogme catholique, était perçu comme socialiste et anticlérical. 
(4) à Fleury-d’Aude, mon pays natal celle qui est restée se résumerait à « Ne vous bousculez pas, il y en aura pour toutes ! ». Quant aux blagues que nous racontions, sans parler de la bonne du curé qui  alimentait aussi des supputations salaces, celle du « J’en ai encore trois mètres sur le porte-bagages ! » exprime la manière dont on moquait impunément le curé, ce qui, étrangement, n’était pas le cas, concernant l’instituteur.
(5) la religion n’y apparait qu’en arrière-fond.

photos autorisées wikimedia commons : 1. église de Gonsans, proche de Belmont 2. Pergaud militaire. 3. Plaque commémorative.

dimanche 25 mai 2014

Mayotte en Danger / BALADE AU BÉNARA

Balade au Mont Bénara (660 m). 5 h de marche (température agréable : sueur seulement sous le sac à dos) / 14 km / 560 m de dénivelé. Quelques oiseaux (drongo, courol, moucherole), d’autres chants parmi les quelques bruits mystérieux de la forêt, quelques ruisseaux d'eau claire et fraîche tant que les arbres sont là... Dommage que l'alizé, en cette saison, apporte un air trouble qui rend l'horizon flou.



Dommage surtout parce que le Conseil Général s’en fout ! Ah ! il en a fait des miracles de réduction du déficit, mais certainement pas sur les indemnités des élus ! C’est sur les associations de protection et les hommes de terrain qui ne sont plus là pour entretenir les sentiers de randonnée. Les réserves se retrouvent livrées aux braconniers et trafiquants... En bord de mer jamais les tortues n’ont payé un si lourd tribu. Et là, dans la forêt, ce sont les défrichements sauvages et un chou palmiste coupé y fait penser...
Tandis que, cravate et costard, accompagnés de filles des îles aux gambettes vanille, les planqués du comité du tourisme continuent de courir les salons, avion et séjour aux frais du con...tribuable, et qui plus est, avec leur promo mensongère de l’île au lagon... une promo qui ne parlera surtout pas des poubelles qui fermentent et des bandes de jeunes laissés pour compte alliés à des clandestins livrés à eux mêmes, qui gonflent et ne peuvent survivre que dans la délinquance... 



photos jfd : 1. de Bandrélé à Sazilé (sud-est de Mayotte). . 
                 2. Amis ou ennemis ? 

vendredi 23 mai 2014

CORBIÈRES MYSTÈRES (VI) / "Monsieur, c'est quoi les Corbières ?"


     La classe a à peine eu le temps de sortir les affaires, quand, entre cartables et pupitres, les blouses grises se posent,bon gré, mal gré, pour une nouvelle semaine. Néanmoins, un doigt se lève. Il cherche à provoquer ce petit rien, ce grain de sable qui viendra perturber la monotonie d’un jour ordinaire, plus pesante encore, un lundi. C’est le moment propice, entre le bruissement de l’installation, le retour au calme et, ensuite, cet instant suspendu au maestro sur le point de lancer l’ouverture. L’index vers le plafond le sait : seule la question qui s’envole loin des contretemps domestiques peut perturber l’ordonnancement bien réglé. Parce que le maître a les yeux qui pétillent derrière ses verres, qu’il est capable, en une seconde, de sortir du carcan pour partager sa curiosité du monde. Et le quémandeur qui n’en demandait pas tant va se laisser prendre à son propre piège. Il n’empêche, la géographie, de bon matin, plutôt que la leçon de morale, c’est chouette !
      Une calvitie hâtive lui a dégarni le crâne mais sur les côtés, le cheveu reste dru et noir. Et puis, il a l’accent rocailleux, monsieur Roger, comme les Corbières.
    « Les Corbières, un nid de corbeaux, d’après certains, traversé en diagonale, si l'on ne tient pas compte des nombreux itinéraires possibles, par une départementale unique, pratiquement 80 kilomètres sans un poste d’essence ! Les Corbières valent mieux que cela ! Tu me prends à l’improviste mais je veux bien essayer de tracer quelques pistes si vous me promettez un travail de recherche derrière... 
     Un « oui » trop franc pour être honnête en dit long sur le fond ambiant : « Tu peux chanter... ». Le bon maître n’en a cure, il a ses raisons et, inébranlable, poursuit :
    Les Corbières doivent aux Alpes et aux Pyrénées d’exister. Imaginez des sédiments, comme des assiettes gigantesques, en carton, déposées au fond de la mer. La formation des montagnes (1) est venue soulever cette pile d’assiettes qui s’est déformée vers le haut, formant des anticlinaux, ou vers le bas, formant les synclinaux (il en fait le schéma au tableau).
    La pile d’assiettes s’est parfois cassée laissant alors un débris suspendu entre deux vallées (il complète le schéma). Ces plis, vous pouvez les voir ici, chez nous, dans la Clape que la géologie a poussée depuis le sud-ouest sur des kilomètres, ce qui semble incroyable !.. Je veux parler de la Barre des Karantes, de la garrigue de Vires, du Plan de Roques, entre autres. 
Ces plis, ils sont aussi dans toute la partie nord de ce qu’on appelle, en restant vague, à partir de Narbonne et vers le sud-ouest, les Corbières (il trace un rectangle presque aussi grand que le tableau puis une médiane entre les deux largeurs).
    Concomitamment (2) à la mer, qui, au cours des âges, a vu plusieurs fois son niveau monter ou descendre... pensez qu’on trouve des fossiles marins en altitude... une partie de ces plis s’est aussi effondrée : elle se trouve sous l’eau du Golfe du Lion et de l’autre côté, à Marseille, les chaînes de l’Estaque et de l’Étoile par exemple, font partie de la même famille de montagnes que les Corbières.
    Si on parle de massif, c’est sans aucun doute par facilité alors que le pluriel "Corbières" sous-entend qu’elles sont diverses : d’abord les calcaires parfois quillés sur des terrains plus récents, sont plus ou moins vieux... (il hachure la moitié supérieure du rectangle)Tout près, avant Coursan, à Céleyran, ce n’est déjà pas le même qu’ici ! A Névian c’est encore autre chose et ne parlons pas de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse ! Et en plein milieu des Corbières, on se demande ce que viennent faire les schistes du massif de Mouthoumet (il pointe de la craie la partie inférieure)... L’affirmation a même couru qu’il s’agissait « d’un lambeau de Massif-Central » ! Le fait est que les paysages changent du tout au tout. De la garrigue méditerranéenne et des pins... du moins ceux qui ont repoussé, naturellement ou non (3), après le déboisement dû aux humains... citons les cueilleurs devenus agriculteurs, les bergers, les moines défricheurs, l’installation de forges et peut-être aussi Colbert pour le bois de marine... on passe au maquis avec des chênes, des châtaigniers, des pâturages... même les races de moutons changent !
    Les Corbières, les enfants, sans encore parler d’une Histoire longue et chargée... les fils de Carcassonne, ces châteaux médiévaux ou forteresses royales qui gardaient la frontière d’Aragon (cinq croix rouges dont une en dehors du rectangle (4), apportent un peu de couleur au tableau) et devinrent pour certains, les ultimes lieux de résistance contre les croisés du nord venus voler les terres au prétexte qu’il fallait éradiquer l’hérésie cathare...
 Les Corbières, sans oublier, quelques siècles auparavant, l’avancée arabe marquée par une Dame Carcas, dont on ne dit guère qu’elle résistait aux Francs, et par des batailles bien oubliées liées à l’Orbieu et à la Berre... Les Corbières, tenons nous en à la géographie, forment un château d’eau dans les quatre directions. (D’un tracé aussi franc que net, il figure l’Aude qui suit la largeur gauche et le haut du rectangle tandis que des hachures, toujours en bleu, schématisent, à droite, les étangs et la mer). Vers le Nord, principalement l’Orbieu et son réseau de ruisseaux, qui rejoint l’Aude à Raissac ; vers l’Ouest, toujours des affluents de l’Aude avec la Sals, le Lauquet (il prononce bien le « T » final, en bon méridional), pour ne citer qu’eux ; vers l’Est et la mer ou plutôt l’Étang de Bages, la Berre, et au Sud, le Verdouble affluent du fleuve côtier qu’est l’Agly (tout en parlant, il a fait courir et aboutir des serpentins bleus sur tout le rectangle). Tous ces cours d’eau doivent nous donner une idée des reliefs, fermés au sud, plus ouverts au nord. 

    D’où la distinction entre Hautes et Basses Corbières. Les Hautes Corbières (des hachures marron viennent remplir le quart sud-ouest du rectangle) arrivent jusqu’à la hauteur de Limoux. Ces sommets remarquables (quatre petits triangles, également marron, s’ajoutent) sont le Pech de Bugarach, à 1200 mètres passés, plus haut que le Pic de Nore dans la Montagne Noire, le Pech de Frayssé sur le Mont Tauch, et entre les deux, dominant le Fenouillèdes, une ligne de crête avec des sommets à plus de 900 mètres, et puis le Milobre de Bouisse, presque aussi haut, aux hivers froids et enneigés et pourtant à la même latitude qu'Alet-les-Bains...
    - Monsieur, c’est un "milord" comme dans la chanson ?
    - Non, pas un "milord", un "Milobre" ! (le nom est écrit au tableau). De toute façon, je n'en sais pas plus que toi... Vous et moi, et tous les humains, nous nous devons de combler, jour après jour, ne serait-ce qu’une petite parcelle de la grande ignorance qui nous accable... vaste chantier... A présent, ouvrez les cahiers, écrivez la date, « Géographie » pour la matière, « Les Corbières » pour le titre et relevez ce schéma au tableau, sur la largeur de la page et à main levée s’il vous plaît (il rajoute un tracé jaune qui divague, en gros, en diagonale vers les Pyrénées) : nous le reprendrons cet après-midi, pour compléter la légende et mettre les noms... Un début, des pistes à réfléchir, je vous le disais en commençant, pour organiser une étude plus poussée qui permettrait peut-être de chercher pourquoi, par exemple, entre 400 et 600 mètres d’altitude, les pays du LauqueT et de la Lauquette ont été désertés alors que la vie s’est maintenue dans d’autres zones pourtant plus rudes, Bouisse par exemple dont nous parlions tout à l’heure... »
   
    Les quatre rangées bruissent à nouveau. Les rêveurs, les casaniers endurcis se réveillent, eux qui n’en veulent rien savoir parce que leur monde s’arrête à la mer, à l’Aude et au chef lieu de canton, et parce qu’à la maison, les rares évocations de destinations lointaines sinon exotiques sont les anecdotes du père et de l’oncle qui aiment rappeler leur service militaire (5). 

    Et moi, même si plus d’un demi-siècle me sépare de cette classe de CE2 (6), même si je ne sais toujours pas ce qu’est un «Milobre», qu’il soit de Bouisse ou de Massac, ou pourquoi le village de Molières-sur-l’Alberte fut jadis abandonné, même si j’attribue à monsieur Roger une leçon plutôt de CM1 et surtout une manière d’être qui ont été avant tout les miennes, à force de triturer mes méninges, je suis soulagé de savoir qu’un instituteur au moins m’a donné l’envie parce qu’il se donnait, lui, avant de livrer un programme, parce que son respect de la personne faisait passer l’enfant en premier par le biais d'une pédagogie réfléchie et concrète plutôt qu'une programmation aussi théorique que bornée...un peu la différence entre faire boire et inonder...

(1) la thèse d’Alfred Wegener sur la tectonique des plaques n’avait, dans les années 50, qu’un impact encore confidentiel.  
(2) il n’a rien contre les mots savants qui, à petite dose mais régulièrement, apportent d’autant plus à la connaissance et entretiennent la curiosité qu’un seul doigt levé lui permet d’en défricher les sens.
(3) au pin d’Alep, beau, tordu mais inexploitable, s’est substitué par endroits le pin des Landes qui pousse bien droit.
(4) correspondant au château de Puilaurens.
(5) on parle moins des deux périodes de guerres du siècle, autrement traumatisantes.
(6) à l’étage, qui donnait à la fois sur le boulevard et le parvis, les escaliers de la mairie. 

photos autorisées images google / wikipedia /  1 Plan de Roques (Clape) 2 Château de Peyrepertuse 3 Gorges de Galamus.

lundi 12 mai 2014

DES CORBIÈRES A L’ARIÈGE / Encore un sermon qui vaut le déplacement.

2. Sous le col du Chioula.

    J'aime beaucoup les Alpins mais nos montagnards sont ceux des Pyrénées et si, venu du plateau jurassien, le français raffiné de Pergaud en impose, le parler des campagnes ne lui envie rien, à plus forte raison lorsqu’il offre les richesses de la langue d’Oc, souvent intraduisibles pour qui sait en apprécier les nuances.
    Et puis, le Chioula, tout en haut du Pays de Sault, prolonge l’horizon des Corbières. Le col qui joint l’Ariège et Ax-les-Termes offrait une variante forestière aux voyageurs du dimanche partis traficoter au Pas-de-la-Case, le pastis, les cigarettes et le beurre par kilos (1). Du coup, en dehors de ceux qui rappelaient un compatriote, le nom des villages sur la route ne piquait pas particulièrement la curiosité de nos excursionnistes.... bien joli déjà qu’ils appréciassent un tant soit peu la vue des montagnes et le dépaysement. Sur cette route buissonnière, justement, une fois passé le Chioula, c’est à peine si on remarque les maisons de Sorgeat. Avec Ignaux, les deux localités se partagent une laisse entre 1000 et 1200 mètres d’altitude, en bas d’une soulane dominée par l’Assaladou (1585 m) et le Pla du Mont (1705 m). C’est plus facile à trouver sur l’ordi, même par le plus grand des hasards !
    Et en attendant d’aller les rencontrer, ces fidèles, ces passionnés qui alimentent un site comme on ajoute une bûche dans l’âtre, un clic et nous y sommes, à Sorgeat.
                http://sorgeat.mvs.free.fr/index.php/homePage
    On entre même dans une maison avec une table de cèpes, dans une grange avec un chevreuil ou un sanglier pendus pour le dépeçage. Sur une autre page, que dis-je, un chapitre qu’il vaut mieux ne pas lire à jeun ! c’est le cochon, abattu, prêt lui aussi pour le débitage en longes, en large et en travers... Ne parlons pas du boudin tripou ! Bref, on n’en finit plus de tourner dans le village avec le lavoir, les fontaines où les mules chargées de rondins et "l’ase pelut" faisaient halte.   
    Plutôt que de s’en lécher les babines, il est plus que temps de tourner le regard vers le clocher-mur ouvert pour deux campanes et l’église d’où, il y a bien une centaine d’années, le père Jean de Balet a prononcé un prêche remarquable sur l’éducation des filles et la propension des hommes à banqueter trop volontiers. (Et là, c’est vrai que cela rappelle Garrigou et Dom Balaguere des Trois Messes Basses de Daudet, écrivain que nous avons évoqué récemment pour l’affaire du curé de Cucugnan..) 
   
    Narrateur et personnage principal de la pièce, Jean de Balet, curé de Sorgeat, assure la présentation, également en vers, du prône, précisant que la fête tombe à la fin de la belle saison (2). Ensuite, il brosse son portrait en quelques traits bien choisis :
«... Boun ome, familiè, plen d'esprit d'aperpaus... » (bon homme, familier, plein d'esprit d'à propos)
    En chaire, les choses commencent mal pour les élégants qui pavanent et les dames aux bras dénudés «... Que debouciou n'abets pas gaire...» (de la dévotion vous n'en avez guère).
    Concernant ses ouailles, il ne l’envoie pas dire « Quant al troupèl dount ai la gardo / N'es pas aquel qu'abio rebat, » (Quant au troupeau dont j'ai la garde, ce n'est pas celui dont j'avais rêvé).
    Il sait que les demoiselles qui se sont faites belles trépignent d’aller danser avec un cavalier du voisinage ; il fustige, surtout, ces tourtereaux qui fêtent Pâques avant Rameaux. Sinon, la mère qui couve sa jouvencelle ferait mieux de rester vigilante : prompte à aller chercher la bête qui manque à l’étable, elle devrait en faire autant pour la fille qui à minuit n’est pas au lit... Il faut garder les galines « ...Quant le rainart rodo à l'entour... » (Quand le renard rôde alentour).
    Les hommes qui croyaient encore s’en sortir à bon compte sont les derniers à charger la musette. Il promet au moins le purgatoire à ceux qui, dans la maison du Seigneur comme au café, parlent sans vergogne, de politique, de la vache menée au taureau ou de l’âne qu’on doit ferrer.
    Finalement, pour ne pas gâcher la fête des rudes montagnards à la vie pas facile, le brave curé s’adoucit. En annonçant que l’heure des vêpres sera retardée, il leur propose, non sans humour, la seule morale qu’en ce jour particulier, ils puissent comprendre : « Fasèts boumbanço / Prenèts pla souen de bostro panso... ». (faites bombance, prenez bien soin de votre panse...). 

    Mon ambition n’étant pas de vous frustrer de ce plaisir, et dans la mesure où le texte est logiquement protégé, je vous invite à lire sur le site l’intégralité de ce monologue d’anthologie avec sa traduction en français. Me concernant, c’était autour de Noël et l’hiver m’a fait singulièrement penser au toit de l’église du lieu, effondré sous le poids de la neige, en 1960.
    Oui, j’irai les voir un jour. L’auteur du site dit que Sorgeat, son village, est formidable (3) ! Loin d’émaner d’un quelconque orgueil mal placé, cette preuve d’amour pour le pays de ses aïeux est touchante. Oui, j’irai les voir un jour parce que je suis un peu de là-bas, aussi : les archives précisent qu’en 1901, c’est l’abbé Dedieu qui officiait à Sorgeat et a fait réparer l’église ! Alors ? Sûr que j’irai les voir... ils me diront si un « mièjés de blat » est la moitié d’un « capulles de blat », d’une gerbe de blé, ou si je me trompe... Je porterai du vin, de la Clape ou des Corbières...


(1) Le trajet direct passait par Carcassonne, Mirepoix, avant de remonter le cours de l’Ariège par Foix, Tarascon, Ax. Sur le trajet retour, la volante filtrait les excursionnistes, à Mérens-les-Vals, notamment. De nos jours, il reste l’attraction des stations de ski, le tourisme d’été et le Tour de France.   
(2) Jean de Balet, curé de Sorgeat, a laissé en 1915 (année de la disparition de Louis Pergaud, sujet du précédent billet) la trace écrite d’un sermon prononcé quelques vingt années auparavant. la scène se passe en septembre vu que la fête du 6 août en l’honneur de St Just et St-Pasteur, est reportée, à Sorgeat, pour cause de moissons, au dimanche qui suit le 14 septembre, date de la foire aux bestiaux d’Ax-les-Thermes.
(3) Et ne faites surtout pas de rapprochement avec ce chanteur au nord du Nord. Tant mieux pour lui et son tube mais « formidable », pour une génération plus implantée, rappelle Aznavour. Et puis, le seul « formidable » qui compte pour moi est, antérieurement à celui de Sorgeat, celui que prononce Lili des Bêlions, le copain de Marcel :
« « Il n'y a pas à dire : tu es formidable ! »
Cette admiration stupéfaite qui flattait ma vanité me parut soudain très inquiétante, et il me fallut faire un effort pour rester formidable.» page 78 / Le Château de ma Mère. Marcel Pagnol (1958).

photo : pas de cliché disponible pour Sorgeat, Ignaux, Vals en ruine ou Pragelat. Heureusement, dans les archives familiales, ces vues en noir et blanc prises avant le bac 1939 : mon père venu se mettre au vert avant les épreuves chez son copain Marcel. Un jour, à vélo depuis Belcaire, ils ont parcouru, jusqu'à Ax et retour et même si on défalque la montée en Traction avant, une cinquantaine de kilomètres (la borne qui en témoigne doit se trouver, sauf erreur, 7 kilomètres plus bas que le Chioula, du côté des Arnets et de la Calmeraie, pour ceux qui connaissent la route d'Ax...). 


 

dimanche 11 mai 2014

DES CORBIERES AU DOUBS / Encore un sermon qui vaut le détour !

  
 1. Le long du Doubs.





            Ah, si les Girondins n’avaient pas été laminés par les Montagnards, la République n’imiterait pas certains travers monarchiques dont celui faisant descendre du haut de la pyramide des principes aussi impérieux qu’irrécusables ! Sans quoi, la volonté du vivre ensemble remonterait de la base. Notre pays serait une fédération de provinces valorisées, respectées pour l’identité, la culture et éventuellement mais avant toute chose, la langue pour le moins aussi légitime que le français...
            Je m’égare car ce sentiment d’appartenance à un même pays (certains disent encore "nation"), est construit par la religion et l’Histoire qui elle, a prévu des frontières coupant des voisins pour une unité néanmoins artificielle... Ainsi, puisque nous sommes forcés de chercher des points en partage dans ces limites légales, il faudra bien trouver des traits communs en faisant fi de la géographie et du climat... Le despotisme jacobin y a veillé et le Languedocien, pour un exemple pris aussi au hasard que le nom de Cucugnan pour notre cher curé, s’est donc rapproché par force des océaniques, des continentaux, de la cuisine au beurre et des gros de Bourgogne plutôt que de nos cousins méditerranéens, de l’huile d’olive et des petits gris. Des peuples à première vue séparés par des montagnes, mais incontestablement reliés par une mer originelle !
            En vertu de quoi, vers mes onze ans, quand, en 1961 ou guère plus tard, je vis au cinéma de Fleury, le film d’Yves Robert, en bon garçonnet tuteuré et mené à la baguette par des héritiers de hussards aussi noirs que bastonneurs, je ne pouvais que penser, en suivant les campagnes de Lebrac contre L’Aztec, que tous les enfants de France se livraient aux mêmes guerres, que les boutons perdus comptaient encore autant que les cocards reçus et que la rivalité entre Salles et Fleury valait celle entre Velrans et Longeverne (1). Le grand mérite de Louis Pergaud, magnifiant la langue française et aussi ce terrible destin partagé avec ceux qui ont laissé plus que leur nom sur un monument aux morts, je n’étais pas en âge de les apprécier.
            Avec les années et une émotion pour Pergaud toujours renaissante, l’accessibilité des textes tombés dans le domaine public a renouvelé chez moi son lot de sensations exaltantes : l’une d’elles tient au Sermon Difficile, une des nouvelles parues dans le recueil posthume Les Rustiques, en 1921 (2). Dénotant la position extérieure de l’auteur franc-comtois, ce sermon ne s'appuie pas, même s'il l'effleure, contrairement à celui de l’abbé Marti, sur une logique encore inquisitive.  
            Ci-après, les extraits et citations attribuées au curé de Melotte qui répondent plus particulièrement à la problématique exposée plus haut et surtout à ma fibre languedocienne :

« Il avait marié les vieux, baptisé les jeunes, enterré les aïeuls, catéchisé des générations de moutards et malgré ses soins vigilants et sa ferme douceur, malgré toutes ces qualités, dis-je, et d’autres encore, il avait vu – son Dieu savait avec quels serrements de cœur – la foi baisser lentement comme l’eau d’un vivier dont la source est tarie, et son église, sa chère petite église, se vider peu à peu chaque dimanche... /...

... il ne s’était jamais permis, comme beaucoup de ses collègues, d’interdire aux jeunes, voire aux adultes et aux vieux, si ça leur disait, de danser à leur saoul le soir de la fête patronale et même tout autre dimanche quand la moisson était abondante ou que la vendange était bonne... /...

... Il se bornait à des recommandations anodines et à des conseils mitigés : ne buvez pas tant d’apéritifs, un verre de bon vin fait beaucoup plus de bien ; ne dites donc pas de gros mots devant les enfants, ils ont bien le temps de les apprendre tout seuls ; à quoi sert de se disputer et de s’en vouloir, nous n’avons déjà pas tant de jours à passer sur terre... / ...»

A la troisième page, Pergaud agrémente son propos d’une histoire de curé en soutane mais sans pantalon, telle que celles qui faisaient tant rire les populations villageoises d’où qu’elles soient. (3)

«... Ce qui tourmentait et désolait et retournait le curé de Melotte, c’était le dévergondage des filles et des garçons du pays... /...

... Ces enfants, sous ses yeux, perdaient leur âme, sans compter que leurs corps..., car enfin, c’est une malhonnêteté pour une jeune fille qui se marie, sinon pour un garçon, de donner comme intégral un... capital ébréché. Oui, parfaitement, c’est malhonnête !
            Si encore elles avaient fait des gosses ! Si l’une d’entre elles seulement, n’importe laquelle, avait eu un enfant, peut-être que les autres pères et mères auraient enfin ouvert l’œil. À quelque chose, malheur est bon.../...»

            La  Pentecôte approchant, le curé annonce par avance qu’il ne faudra surtout pas manquer son prône, des paroles d’autant plus pesées que les enfants aux oreilles innocentes sont présents à la messe. Après une évocation édifiante d'un déjeuner dans l'herbe au bord du Doubs, notre curé de conclure :
           
« ... Eh bien, scanda-t-il, frappant à grands coups de poing le bord de la chaire, eh bien ! mes frères, oui, oui, eh bien ! le garçon, le garçon fait sauter la nappe, fait sauter la nappe, vous m’entendez, et il grimpe sur la table... Voilà ! Voilà ! Voilà !
            Et il descendit de sa chaire, plus rouge et plus excité que jamais, les yeux lançant des éclairs et brandissant vers la nef un poing terrible et vengeur.../...»

            En confessant combien je m’en veux de m’être mis ainsi en avant (4), j’espère que la tentation pour la langue magnifique de Louis Pergaud jouera, alliant la construction ciselée d’un texte avec un fonds villageois rustique, en apparence seulement. Et puis, vous n'en avez découvert que la trame : raison de plus pour le lire, et y revenir souvent, absolument et sans modération !   

(1) La Guerre des Boutons, vous aviez deviné. 
(2) ouvrage disponible en intégralité sur
 http://www.ebooksgratuits.com/pdf/pergaud_rustiques.pdf 
(3) je pense à celle que nous racontions « J’en ai encore trois mètres sur le porte-bagages ! » sans parler de la bonne du curé qui  alimentait aussi des supputations salaces...
(4) Louis Pergaud est mort près de Marcheville-en-Woëvre, le 8 avril 1915... j’ai honte de n’avoir pas pensé à lui au jour du 99ème anniversaire de sa mort... 

Photos autorisées : wikipedia, wikimedia / images google / Le Doubs / Louis Pergaud. 


samedi 10 mai 2014

CORBIÈRES,‭ ‬MYSTÈRES...‭ ‬V‭ ‬(suite‭ ‬3‭) ‬/‭ ‬LE SERMON D’UN CURÉ CÉLÈBRE...‭

    Quelle vanité,‭ ‬quel esprit mercantile peut amener,‭ ‬en la circonstance,‭ ‬à s’arroger la paternité d’une œuvre‭ ! ‬Blanchot de Brenas n’avoue-t-il pas, sans qu'on ne le poussât, comment il eut connaissance de l’histoire du sermon‭ ‬:‭ « ‬Ecoutez cette homélie que je répète telle qu’elle me fut contée‭ » ‬?
    Gaston Jourdane,‭ ‬dans‭ « ‬Contribution au folklore de l'Aude‭ »‬.‭ (‬1900‭) ‬parle,‭ ‬page‭ ‬123,‭ ‬de l’origine populaire de ce conte passé de l’oralité à l’écrit et si l’auteur reste inconnu,‭ ‬il en reste quelques vers‭ (‬1‭) ‬:‭

« ..‭ ‬Donc le père Bourras a un rêve.‭ ‬Il se présente à la porte du Paradis:
-‭ ‬Pan,‭ ‬pan,‭ ‬qui tusto debas‭ ?
-‭ ‬Lou paire Bourras.
-‭ ‬Qual demandas‭ ?
-‭ ‬De gens de Ginestas.
-‭ ‬Aici n'i a pas.
-‭ ‬Anats pus bas.‭
Au purgatoire,‭ ‬même réponse.‭ ‬Désolé le père Bourras se présente à la porte de l'Enfer et pose la même question.
On lui répond:
-‭ ‬Dintrats,‭ ‬dintrats,
-‭ ‬N'i en manco pas...‭
»

    Le conte met en scène le père Bourras‭ ; ‬la rime situe l'épisode à Ginestas‭ (‬Aude‭)‬.‭ ‬Comme le fera plus tard Roumanille du feuillet fripé,‭ ‬un Narbonnais,‭ ‬Hercule Birat‭ (‬1796‭ ‬-‭ ‬1872‭) (‬2‭) ‬s’est inspiré des quelques vers perdus pour un‭ ‬Sermon du père Bourras,‭ ‬poème en français dans un recueil paru en‭ ‬1860‭ (‬aïe...‭) ‬mais commencé une quinzaine d’années‭ ‬auparavant‭ (‬aïe,‭ ‬aïe,‭ ‬aïe...‭)‬.‭ ‬En attendant,‭ ‬Hercule a gardé Ginestas et a insisté sur les avantages,‭ ‬pour le curé,‭ ‬d’une paroisse riche et bien dotée‭ (‬1‭) ‬:‭

«...‭ ‬/‭ ‬...‭ ‬-‭ ‬Ne seriez-vous pas bien à Bage‭ ?
-‭ ‬Oh,‭ ‬Saint-Pierre,‭ ‬quel badinage‭ !
J'aimerais autant Armissan,
Treilhes,‭ ‬Roquefort ou Tuchan...‭
»

    Alors,‭ ‬ce curé de Cucugnan,‭ ‬Vignevieille ou Cucuron,‭ ‬voire de Ginestas,‭ ‬comme ses ouailles,‭ ‬pauvre en Corbières ou plus replet dans la plaine à blé puis à vignes,‭ ‬n’appartient-il pas à tous,‭ ‬du Languedoc,‭ ‬de l’Occitanie,‭ ‬des pays d‭’‬oil et aussi de ces provinces où une langue régionale reste à même de maintenir la culture‭ ? ‬Peu importe finalement et tant mieux si les auteurs liés au fameux curé semblent trop nombreux‭ [‬voir‭ (‬1‭)] ‬de même que ceux qui se sont démenés pour la vérité vraie et l’inventeur avéré‭ [‬voir‭ (‬2‭)]‬,‭ ‬car tous contribuent à cultiver,‭ ‬à transmettre une mémoire sans laquelle nous ne serions pas.‭
    Plus modestement,‭ ‬je suis de cette génération respectueuse de l’instituteur et du curé,‭ ‬qui,‭ ‬après les parents,‭ ‬la famille,‭ ‬avant les voisins et pays,‭ ‬formaient le paissèl‭ (‬le tuteur‭) ‬pour que nous,‭ ‬enfants,‭ ‬poussions droit.‭ ‬Aujourd’hui et sans que cela ait à voir avec les convictions profondes,‭ ‬je garde la nostalgie de cette cohésion villageoise d’autant plus imposée que nous ne pouvions nous opposer,‭ ‬faute d’arguments...‭ ‬admissibles.‭ ‬Pour ces raisons,‭ ‬certainement,‭ ‬les sermons,‭ ‬authentiques,‭ ‬enrichis ou réinventés,‭ ‬témoignent avec fidélité de ce que furent nos campagnes et parce que,‭ ‬au hasard d’une quête‭ (‬3‭)‬,‭ ‬j’ai eu la chance de tomber sur deux évocations de ce genre,‭ ‬je crois que je vais ouvrir autant de parenthèses,‭ ‬l’une en Franche-Comté,‭ ‬l’autre dans les Pyrénées ariégeoises,‭ ‬la première en français,‭ ‬la seconde en languedocien,‭ ‬pour,‭ ‬entre nous,‭ ‬plus d’empathie et de communion...‭ ‬sans qu’il soit question ici,‭ ‬d’un quelconque œcuménisme.‭ (‬à suivre‭)        

(1‭) ‬relevé sur http://sites.univ-provence.fr/tresoc/libre/integral/libr0410.pdf
‭(‬2‭) ‬la biographie de ce précurseur des félibres sur http://occitanica.eu/omeka/items/show/592‭
(3‭) ‬Formidable Internet à grand débit qui nous affranchit de la distance‭ (‬j’écris depuis Mayotte‭) ‬et ajoute un plus aux apports certes indispensables,‭ ‬mais au compte-goutte,‭ ‬des historiens et chercheurs...‭


photo autorisée‭ (‬wikipedia‭ ‬/‭ ‬images google‭) ‬de Fernandel en Don Camillo,‭ ‬Fernand Sardou,‭ ‬en curé de Cucugnan,‭ ‬étant indisponible.‭

vendredi 9 mai 2014

CORBIÈRES, MYSTÈRES V (suite 2) / tiraillements pour un sermon...

    En 1864, Blanchot de Brenas, père supputé de l’abbé Martin, entreprit de rassembler ses articles et d’en faire un livre. Sauf que rien ne s’ensuivit et, en 1867, c’est le félibre Joseph Roumanille qui, sous son "nom de guerre" "Lou Cascarellet", publiait en occitan Lou curat de Cucugnan. Après sa reprise en français par Alphonse Daudet et le succès qui s’ensuivit, Blanchot de Brenas voulut rétablir ses droits sur la pièce. En 1868, il demanda à Roumanille de se justifier. Celui-ci répondit et l’intégralité de sa lettre figure dans Le Curé de Cucugnan et son véritable auteur de G. Vanel, un opuscule de 4781 mots paru en 1910 (accessible sur le lien ci-dessous).
    Roumanille reconnaît tout :

« ...Il s'agit donc de plagiat, crime prévu par la loi et dont on veut me punir pardevant le Tribunal compétent.
    Je l'avoue. Monsieur, j'ai tondu de ce joli pré la largeur de ma langue et même un peu plus. Et voici comment cela s'est fait... /...
    ... En 1866, mon beau-frère m'apporta, triomphant, un feuillet détaché de nous ne pûmes savoir quelle revue ou quel recueil littéraire. J'ai ce feuillet sous les yeux, tout sali, tout froissé, tombant presque en lambeaux, tel, en un mot, qu'il me fut remis... /...
    ... Ah! Monsieur ! l'herbe tendre, et, je pense, quelque diable aussi me poussant, je traduisis, con amore, tout ce que je pus traduire. Pouvais-je trouver mieux ? Ajoutant ou retranchant sobrement ce que me semblait réclamer le génie de notre langue et les exigences de nos mœurs provençales.
    N'ayant pas le début de l'historiette (la page 692 manquait et tous mes efforts pour la retrouver avaient été inutiles), j'écrivis, à ma façon, une entrée en matière. Je ne sais pas, à cette heure, en quoi elle diffère de la vôtre. — Ici, mes scrupules, car enfin, je vous rassure, Monsieur, j'ai une conscience, tout vil plagiaire que je puisse paraître. D'ailleurs, ayant été souvent volé, je sais combien il est désagréable de l'être.
    Quel est le père de cet adorable curé ? Quelle est la source, l'origine de cette fable ? Comment l'indiquer ? Ce précieux chiffon de papier, d'où a-t-il été détaché ?
    ... /... Voilà maintenant que M. Alphonse Daudet se hâte de traduire le Curé de Cucugnan, et, grâce à l'Événement auquel il donne sa traduction, il l'éparpille à tous les vents du ciel ! Miséricorde !
    Il était impossible, après une publicité pareille, que le nom de l'auteur, effacé par le pli malencontreux, ne surgît pas soudain. Aussi m'attendais-je tous les jours à une demande d'explications. J'étais prêt à les donner, — non pas certes devant le Tribunal, — (je n'aurais jamais pu supposer que la chose en valût la peine), mais à un confrère chercheur, trouveur et ciseleur, comme le Cascarellet, de vieux contes et d artistiques légendes... /... » 

    Roumanille avance même qu’il aurait pu facilement changer de titre, en situant le sermon à Cucuron, village du Vaucluse certainement aussi charmant que Cucugnan. Il ajoute que, finalement, il a bien rendu service au curé Marti, que la circonstance peut faire une jolie réclame au livre prévu et que sa pécadille avouée mériterait d’être pardonnée. Mais Blanchot reçut ses finesses comme autant de moqueries offensantes. Un procès fut engagé ; le félibre sollicita l’entremise d’un ami commun ; on se mit d’accord pour une médiation mais les arbitres se désistèrent ; avec la guerre de 1870, la procédure fut abandonnée de fait ; Blanchot de Brenas perdit même les textes pour le livre escompté et mourut en 1877, Roumanille en 1891.


    N’était-ce pas la meilleure fin (pour l’œuvre) ? Peut-être bien que oui car dans ces affaires de plagiat, c'est souvent une histoire de voleur volé... (à suivre)

A voir : Le Curé de Cucugnan et son véritable auteur G. Vanel
http://archive org/stream/lecurdecucugna00vane/lecurdecucugna00vane_djvu.txt
(ne dîtes pas que c’est moi qui vous l’ai dit...)

photo autorisée : toits de Cucuron / wikipedia / images google.

jeudi 8 mai 2014

CORBIÈRES, MYSTÈRES V (suite) / Tiraillements pour un sermon


    Là où les Cucugnanais mettent en avant l’abbé Ruffié, Blanchot de Brenas, ce magistrat de Cusset natif d’Yssingeaux ne fait pas remonter le sermon au premier paroissien du village. D’abord, contrairement à ce qui est dit en bas du château de Quéribus, Blanchot plante la chaire de son curé dans un hameau de la vallée de l’Orbieu.
    Dans le tome XXXI, 41ème année, n° 2, été 1978, la revue « Folklore » (1), dans l’article d’U. Gibert
« Il y a plus d’un siècle, à travers les Corbières, avec Blanchot de Brénas, le "père" du Curé de Cucugnan », il semble d’abord que le trajet n’ait pas atteint, plus au sud-est les bords du Verdouble : Carcassonne, Lagrasse, Félines, Davejean, Mouthoumet, Lanet.
    A Vignevieille « paroisse dont le ritou (note n° 7 / rito : rector : curé [dans certaines régions]) est fort original et Blanchot de Brenas ajoute (nous lui laissons la responsabilité de son affirmation !) : « Le clergé des Corbières offre à l’observation des types fort peu communs... Ecoutez cette homélie telle que je répète telle qu’elle me fut contée. la scène se passse dans un hameau, nous appellerons ce village Cucugnan ». Et l’auteur ajoute en note : « Cucugnan est près de Rouffiac-des-Corbières ; l’anecdote rapportée dans cette lettre n’a pas eu lieu à Cucugnan ; ce nom a été pris au hasard pour ne froisser aucune susceptibilité ». Et Blanchot de Brenas rapporte le fameux sermon de l’abbé Martin que tout le monde connaît depuis qu’il a été popularisé par Alphonse Daudet et Achille Mir »
    Si le plus cucu des deux est bien celui qu’on pense pour avoir situé le sermon dans un village, contrairement à ses dires, surtout pas pris au hasard (cela me fait penser au village de Montcuq dans le Lot devant à son nom une vraie célébrité télévisuelle), ajoutons que Gibert, s’il semble admettre la paternité du conte,  n’est pas très élogieux pour la prose de Blanchot : « ... ; parmi de très longues digressions sans grand intérêt et quelques railleries sur le dialecte et le mauvais français des habitants, nous avons relevé quelques passages intéressant les traditions populaires de la région de Mouthoumet dans les Corbières... ».   
   
    Pour nourrir votre intime conviction, parce que l’enquête sur ce curé, en attendant de parler de celui de Rennes-le-Château, est loin d’être terminée, je vous conseille vivement de cliquer sur le site de la revue audoise Folklore (lien ci-dessous). Sur ce même numéro de l’été 1978, Gibert nous parle des volailles rôties "à l’ast" et d’une fameuse daube... des Corbières... amé la recépta, siouplèt ! (à suivre).

(1) Revue d’ethnographie méridionale / secrétaire général - rédaction René Nelli, 22 rue du Palais, Carcassonne.
http://garae.fr/Folklore/R52_170_ETE_1978.pdf    

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photo autorisée: Le château de Durfort dans les gorges de l'Orbieu / wikipedia /images google

CORBIÈRES MYSTÈRES (V) / Le sermon d'un curé célèbre...

    A Escales, en 1884, le félibre Achilo Mir reprit le sermon écrit par Roumanille, lui-même félibre provençal. Ainsi, « Lou sermou dal curat de Cucugna » devint la version de référence pour la nouvelle vigueur donnée aux personnages, la truculence poétique si bien rendue par Achille Mir dans la déclinaison languedocienne de la langue occitane. 
    Dans sa version française, le brave curé de Cucugnan doit sa célébrité à Alphonse Daudet. Celui-ci, ne se cachant point d’avoir traduit « ... un adorable fabliau... » trouvé dans la publication annuelle de vers et de contes des poètes provençaux, précise dans l’excipit  «... Et voilà l’histoire du curé de Cucugnan, telle que m’a ordonné de vous la dire ce grand gueusard de Roumanille, qui la tenait lui-même d’un autre bon compagnon ».
    Toutes versions confondues, par contre, le pauvre curé eut à souffrir une âpre bataille en antériorité entre ses auteurs successifs.
   
    La piste du ritou (1) nous mène d’abord à Cucugnan où l’interprétation se veut aussi claire que les eaux qui sourdent au pied du Roc du Capel :
    1858.A Cucugnan, dans la petite église romane aujourd’hui démolie, l’abbé Ruffié prononça le fameux sermon en languedocien.
    1859. Un an plus tard, Blanchot de Brenas, magistrat de son état et voyageur pour son plaisir, fit publier ledit sermon en français (Voyage dans les Corbières,La France Littéraire ).
    1867, Roumanille, félibre provençal, s’en inspira pour écrire le « Curé de Cucugnan » en occitan dans « L’almana Provençau ».
    1869. Alphonse Daudet (« Les Lettres de mon Moulin »), prit l’idée chez Roumanille : Cucugnan et son sermon s’en trouvèrent donc transportés à tort en Provence.
    1884. Achille Mir, félibre d’Escales, ramena « Lou sermou dal curat de Cucugna » dans les Corbières.
   
    Voilà ce qu’il en est des pérégrinations du sermon telles qu’elles sont présentées par la commune de Cucugnan, soucieuse, avant toute chose, d’entretenir sa fréquentation touristique... sauf que l’histoire se complique, n’en déplaise aux Cucugnanais... (à suivre).

(1) rito = curat = curé (recteur). 

photo autorisée : wikimédia / images google.